Honore Champion

  • Du contrat social : ce " petit livre " est un grand livre, devenu canonique dans l'histoire des idées politiques. Comme tous les grands livres, il est difficile à lire parce qu'il faut retrouver en lui le mouvement d'instauration de la pensée. En cet essai, Rousseau se propose de construire non pas une " philosophie politique ", à l'instar de Hobbes qui se glorifiait d'en avoir inauguré la carrière, mais, sur la base normative du devoir-être, une " politique philosophique ". Son originalité est de proposer, loin de toute étude de " science politique " disséquant les rouages institutionnels de l'État, et indépendamment d'un programme politique à visée pragmatique, une théorie " pure " du droit politique dont le " contrat social " est le paradigme fondateur et le principe régulateur. Cette révolution épistémologique hardie réclamait une écriture exigeante et laborieuse. Les deux versions de l'ouvrage témoignent de l'effort fourni pour approfondir une pensée que sa lente interrogation oriente vers un normativisme critique. Emmanuel Kant - le meilleur lecteur de Rousseau - sut reconnaître dans le " contrat social " une idée rationnelle pure à vocation transcendantale.

  • « Je forme une entreprise qui neut jamais dexemple, et dont lexécution naura point dimitateur. » Ces lignes, les premières des Confessions, font de cette oeuvre, dans lesprit même de son auteur, un texte fondateur. Quels que soient les prédécesseurs quon peut lui assigner saint Augustin, Montaigne ou Cellini Jean- Jacques Rousseau est le créateur de lautobiographie moderne. À la fois plaidoyer, explication et acte daccusation, Les Confessions se donnent aussi pour un témoignage unique sur la nature humaine. Ici lhomme se met à nu, avoue ses contradictions et ses fautes, revoit son existence comme un parcours initiatique, sengage à labsolue sincérité. Dès leur parution, en 1782 et 1789, elles ont suscité indignation ou admiration. Tout au long du XIXe siècle, et jusquà nos jours, elles ont suscité dâpres débats, tout en inspirant lensemble de la littérature «personnelle », de Chateaubriand à Lamartine, de Stendhal à George Sand. Par le style comme par le propos, elles demeurent dune parfaite actualité. Rousseau nous a laissé la déposition à la fois la plus exaltante et la plus accablante sur lâme humaine. Il est toujours, comme disait François Mauriac, « lun de nous », et à chacun de nous ses Confessions continuent de tendre un miroir sublime, haïssable et brûlant.

  • Dernier volet inachevé de la trilogie des oeuvres autobiographiques de Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire se définissent par leur titre même. Lauteur sy nomme comme dromomane et comme solitaire. Il nest plus le Citoyen, mais un homme abandonné de tous ses anciens amis dont il sest volontairement éloigné. Ses dix « Promenades » oscillent entre la quête dun bonheur permanent impossible et son imagination farouche qui lui fait voir une toile daraignée tissée pour le prendre au piège. De fait, ses « rêveries » sont des méditations qui se succèdent presque sans ordre, au jour le jour, dans un « informe journal » qui sinscrit comme un chef-doeuvre décriture.


  • Les trois dialogues qui composent Rousseau juge de Jean-Jacques se situent à l'extrême de ce qui pouvait passer pour de la littérature au XVIIIe siècle, texte surprenant pour les défenseurs comme pour les adversaires de Rousseau. Dans une mise en scène pour le moins originale, et comme l'indique le titre, Jean-Jacques se fait juger par « Rousseau » en dialogue avec « le Français. » Vivant relativement isolé (et surveillé) à Paris après son exil, Rousseau les écrit entre 1772 et 1776 sous la forme d'un procès imaginaire intenté contre lui-même et dont il sortirait acquitté, sa réputation désormais sauvée aux yeux de la postérité. Si ses Confessions ont scandalisé (on n'en connaissait alors que la première moitié), ces dialogues apparaissaient comme le dernier cri d'un condamné, sinon comme une preuve certaine de sa folie. Rousseau résolut enfin de confier à Dieu lui-même ce texte extraordinaire en le déposant sur le maître-autel de Notre Dame de Paris

  • Longtemps négligées, tenues pour mineures voire parasitaires, les Institutions chimiques témoignent de l'embarras ordinaire de la critique face à la question fondamentale des rapports entretenus par Rousseau avec les sciences de son temps. Comme souvent, parce qu'elle ne savait que faire de ce manuscrit de 1206 pages réalisé pour Francueil, et qui semblait contredire fort malencontreusement les positions défendues par le premier discours, elle prit tantôt le parti d'en minimiser l'importance, en faisant de l'ouvrage un pur exercice de compilation dont Rousseau était totalement absent (raison de disqualifier le texte) ; tantôt celui d'en exagérer la portée, en faisant de la chimie le fondement paradigmatique de toute son oeuvre politique ultérieure (manière de légitimer une foule d'interprétations). Pourtant, à le lire en dehors de ces sentiers battus, pour lui-même, et dans le contexte détaillé d'un tumultueux apprentissage des "sciences secrètes", il apparaît que, loin de correspondre à un ultime sursaut d'intérêt scientifique que viendrait contredire ensuite le premier discours, le traité de chimie livre au contraire une explication inattendue quant à sa genèse. Au-delà des contraintes du genre, il offre de précieux indices sur l'évolution souterraine de Rousseau, et sur la conscience qu'il développa progressivement à l'égard des dangers auxquels s'exposent les âmes crédules, nourries par une conception fantasmée des sciences et de leurs bienfaits. Restituant les Institutions chimiques dans l'intégrité de leur manuscrit, et enrichies de plusieurs documents (dont l'article " De l'arsenic ", donné ici pour la première fois dans son intégralité), la présente édition y joint également un grand nombre de notes et de commentaires, ainsi qu'un lexique et une bibliographie complète.

  • Composé en partie sur le chemin de l'exil en juin 1762, Le Lévite d'Éphraïm appartient à ces "minora" de Rousseau écrits entre l'Émile et Les Confessions. C'est dire qu'il a été bien négligé. Or Jean-Jacques assure que "le Lévite d'Éphraïm, s'il n'est pas le meilleur de mes ouvrages, en sera toujours le plus chéri". Désarmée par cette déclaration et déçue par la réalisation, la critique s'est donc attachée avant tout à expliquer ce "poème en prose" par rapport aux circonstances de rédaction et aux enjeux autobiographiques qu'il peut receler. Mais c'est ignorer en fait la valeur morale exemplaire que Rousseau attribuait à cet écrit. Ne songeait-il pas à le publier entre Émile et Sophie et les Lettres à Sara, deux textes fondés sur la thématique du conflit entre la nécessité et le devoir? Il y a donc une autre voie que celle de la perspective biographique pour expliquer Le Lévite d'Éphraïm, celle d'un auteur qui veut mettre ses rêves théoriques à l'épreuve du vécu, qui veut concilier la "dure nécessité" avec l'exercice de la vertu, et qui demeure toujours convaincu existentiellement du triomphe de celle-ci, comme s'il y était condamné par la "nécessité" de cohérence entre la vie et la pensée.

  • Oeuvre inachevée, Émile et Sophie n'en constitue pas moins une entité. C'est le roman expérimental de l'Émile. Rousseau veut mettre ses deux élèves à l'épreuve de la nécessité pour vérifier leur liberté intérieure devant les tracas de la vie sociale ou les aléas de l'existence. Comment vont-ils assumer l'une un adultère malgré elle, l'autre une rupture dont il se sent victimeoe Les réponses nous sont données par Émile à travers deux lettres à son précepteur, dans lesquelles il retrace le cheminement de ses émotions, de ses égarements, et explique comment sa sagesse s'est exercée à les dominer. Même s'il n'a jamais terminé son roman, bien qu'il en ait été tenté jusqu'à ses derniers jours, Rousseau a dû s'estimer satisfait d'une conduite évidemment conforme aux préceptes qu'il a enseignés à Émile, puisqu'il a songé à publier le roman tel quel.

empty