• Tirant son titre d'un mot que le jeune Blaise Cendrars nota à Libau (aujourd'hui en Lettonie) la veille d'embarquer à destination de New York, ce livre se présente comme une suite de navigations intérieures. Au gré de ses déambulations - de Gênes à Ellis Island, de Rouen à Ouessant en passant par Trieste, Anvers, Rotterdam, Gda´ nsk, Saint-Pétersbourg ou Le Havre -, l'auteur nous conduit de port en port, délaissant insensiblement le centre couru par les foules pour lui préférer la périphérie, là où les friches désertes, les docks à l'abandon, les cimetières de bateaux distillent une poésie de la saleté et du délabrement.
    À demain l'embarquement, qui fait en filigrane l'éloge de l'errance comme plus sûr moyen de découverte, nous invite discrètement à nous interroger sur ce que partir veut dire. La grue de levage s'y confond avec la grue migratrice, la machine et l'oiseau superposant leur même élancement pour former un motif qui provoque, chez l'écrivain promeneur, le besoin toujours neuf « d'entreprendre une course lointaine, comme [l'échassier], aux premières menaces de l'automne, s'envole pour changer de ciel ».

  • Après l'ancienne conjugalité, après l'union libre, il se pourrait que la vie de couple trouve un nouvel élan dans l'éloignement consenti.
    Car si "le mariage est un appareil social visant à dissoudre les forces subversives du désir, de la passion ou de la solitude", la longue distance favorise la solitude aimante et fait du désir, magnifié par l'attente, la pierre angulaire de tout attachement amoureux, la pierre précieuse entre toutes. C'est le pari de ce faux traité de la vie acommune, qui est aussi une longue lettre d'amour : "J'ai besoin d'être séparé de toi par un désir qu'il m'est impossible d'assouvir d'un claquement de doigts.
    Tu ne peux pas m'être plus proche qu'en restant ma première destination".

  • Voici «Comment / déréglé par ces bandes d'églises qui cornent entre les heures / agressé par la dévisseuse des voleurs de pneus / par le gyrophare du shérif / comment retrouver son jardin d'intériorité ?» C'est un album intime que ce livre. Les souvenirs d'une adolescence dans une ville portuaire du Midi y côtoient les photos de voyage au soleil de l'Italie, de la Grèce ou du Grand Erg, dans une sèche recherche de sens et une éloquence attachée au réel, au vivant, au concret. Et parfois une discrète touche élégiaque donne à ces cartes postales les couleurs de «microdyssées» hors du temps.

  • La traversée

    Laurent Girerd

    Ce texte bref donne à lire le fulgurant journal d'un soldat romain ayant vécu, au IVe siècle après J.-C., dans un fortin très isolé parmi les sables brûlants du désert saharien. " Dans ce lieu soumis à l'effacement, au mirage perpétuels ", comme pour survivre à la paix, à l'attente et à l'ennui, celui-ci cède littéralement au violent appel d'un petit bloc de pierre qui fera de lui un sculpteur, transformera le centurion angoissé en un artiste ébloui et fiévreux. Les grandes ombres de Buzzati et de Gracq, qui ne planent que de loin sur ce récit intense, ne doivent en aucun cas en empêcher la lecture. C'est tout le contraire !

  • Le millier d'arbres sous le regard est le carnet d'un voyage effectué au Japon pendant la période du hanami. Par hanami, les Japonais désignent ce moment de l'année sacré entre tous durant lequel, rassemblés sous les «nuages roses et flottants» des cerisiers en fleurs, les plus jeunes comme les plus âgés, les ruraux comme les citadins communient à la vue du printemps renaissant.
    L'auteur, qui a pris l'avion depuis la France dans le but avoué de s'abîmer lui aussi dans la contemplation de cette pluie de pétales éphémère, retrace ici sa quête improbable. Quête sans cesse déçue, de Tôkyô à Kyôto en passant par les Alpes japonaises. En effet, la floraison n'est jamais vraiment au rendez-vous : toujours en mouvement, elle remonte dans le pays comme une vague et ajoute sa propre nature insaisissable à cette poursuite de la fugacité. Jusqu'à la dernière étape, au mont Yoshino, où, perdant tout espoir de réussite, mettant ses pas dans les pas des poètes anciens - Saigyô, Bashô, Buson -, l'auteur trouvera la paix dans les collines silencieuses.
    Dans ce carnet de voyage, le blanc de la page se lit comme un espace vide où chaque fragment se fait pétale en chute libre.

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