Verticales

  • Canoës

    Maylis de Kerangal

    « J'ai conçu Canoës comme un roman en pièces détachées : une novella centrale, «Mustang», et autour, tels des satellites, sept récits. Tous sont connectés, tous se parlent entre eux, et partent d'un même désir : sonder la nature de la voix humaine, sa matérialité, ses pouvoirs, et composer une sorte de monde vocal, empli d'échos, de vibrations, de traces rémanentes. Chaque voix est saisie dans un moment de trouble, quand son timbre s'use ou mue, se distingue ou se confond, parfois se détraque ou se brise, quand une messagerie ou un micro vient filtrer leur parole, les enregistrer ou les effacer. J'ai voulu intercepter une fréquence, capter un souffle, tenir une note tout au long d'un livre qui fait la part belle à une tribu de femmes - des femmes de tout âge, solitaires, rêveuses, volubiles, hantées ou marginales. Elles occupent tout l'espace. Surtout, j'ai eu envie d'aller chercher ma voix parmi les leurs, de la faire entendre au plus juste, de trouver un «je», au plus proche. ».
    (M. de K.)

  • Chroniques d'une station-service donne la parole à un pompiste, un certain Beauvoire, dont le patronyme aux résonnances littéraires ne change a priori rien à sa fonction routinière : gérer via les écrans de contrôle les allées et venues des automobilistes, tenir la caisse ou le bar.
    Sa station-service, située à Pantin en banlieue limitrophe de Paris, pourrait devenir l'épicentre d'un drame social ou d'un braquage avec force adrénaline, mais l'auteur a préféré en faire le poste d'observation idéal du contemporain à travers les yeux d'un être moins quelconque qu'il n'y paraît.
    D'un tempérament contemplatif, l'employé-narrateur scrute et commente l'apparente inertie du quotidien (« non-agir » et « non-être »). En « vigie sociétale », il traque jour après nuit des bribes de transcendance ou de poésie involontaire dans les discours et les attitudes des clients, tel un « zombie mélancolique » épiant depuis sa « capsule » un univers qui lui serait étranger.
    De cette position, il tire une réflexion sur l'espace périurbain avec drôlerie et gravité : l'essence comme drogue en déclin d'une société postmoderne (« un monde totalement junkie dont je serais le principal dealer »). D'où les références amusées, voire détournées, du pompistephilosophe aux écrits de Jean Baudrillard ou à une biographie de Scott Fitzgerald, ainsi que les débats érudits avec son pote Nietzland durant leurs interminables parties de dames.
    Sublimant l'art du bref en authentique roman, Alexandre Labruffe nous entraîne dans un dédale fictionnel, une multiplicité d'intrigues minimalistes, où se débat la conscience d'un individu à la fois hors du temps et extra-lucide sur son époque. Tendre et caustique, Chroniques d'une station-service est une tentative d'épuisement d'un non-lieu exemplaire, sinon d'une société en manque - d'essence, de sens. Par petites touches impressionnistes, l'auteur explore le terrain de l'infra-ordinaire, du fiasco, de l'acte manqué, pour en extraire les matières premières d'une imagination déjantée.

  • Croire aux fauves

    Nastassja Martin

    « Ce jour-là, le 25 août 2015, l'événement n'est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L'événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Les limites physiques entre un humain et une bête, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C'est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l'actuel ; le rêve qui rejoint l'incarné. » Croire aux fauves est le récit d'un corps-à-corps entre un ours et une anthropologue au Kamtchatka. Et comme Nastassja Martin le souligne immédiatement, c'est une blessure et une renaissance, dont elle sortira en partie défigurée, mais surtout transfigurée. La singularité de son point de vue a toujours tenu à son engagement avec les peuples étudiés - les Gwich'in de l'Alaska puis les Évènes d Kamtchatka -, engagement si total qu'il a parfois aboli les distances soi-disant objectives et soulevé en elle des interrogations vertigineuses.
    Ainsi, avec cet ours, s'est-elle confrontée à une figure essentielle des mythologies locales, « l'âme sauvage », comme si cette bête fauve était le point de collision entre savoirs scientifiques et implication animiste.
    Outre ce motif initial, elle relate les nombreuses opérations subies en Russie à l'hôpital de Petropavlosk, puis en France à La Salpêtrière ou au CHU de Grenoble. Au cours d'une énième hospitalisation, de nouvelles menaces surviennent, une maladie nosocomiale puis un risque de tuberculose. Face à ces sombres perspectives, la rescapée décide de retourner sur les lieux du « baiser de l'ours ». Et c'est dans ce refuge d'une inquiétante familiarité qu'elle approfondit les questionnements qui l'ont assaillie depuis des mois, les met au diapason d'une pleine Nature habitée par des croyances ancestrales et des solidarités élémentaires, mais aussi à l'épreuve des préjugés de certains habitants envers la « miedka » qu'elle est devenue, mi-femme mifauve.
    Ultime stigmatisation qui va nourrir son désir de pousser plus loin encore sa méditation anthropologique.

  • «Je passe mon temps à voler des gens. Dans le métro, dans la rue, au café, sur la plage. Ce peut être une femme, un homme, un adolescent, une enfant, un couple... J'ai toujours un carnet et un stylo sur moi. Je tente de les deviner, aucun ne doit me rester étranger, je veux les garder, je finis par les inventer, ce que je nomme voler.» Avec ces soixante-cinq récits brefs, Arnaud Cathrine capte les vies potentielles de celles et ceux qu'il croise, tout en renvoyant aux fantasmes de celui qui les regarde. J'entends des regards que vous croyez muets propose donc un jeu de miroirs entre ces inconnus propices à la fiction et l'autoportrait de l'auteur devenu à son tour un personnage à part entière.

  • Une famille n'est jamais autant une famille qu'en vacances. En vacances on voit sa peau.
    Durant leur congé estival à Royan, les Legendre sont très performants : la mère excelle en communication de crise, la petite en piano, et le père en running. Sa montre-GPS compte ses pas. Chaque jour davantage de pas. Cette famille de la bourgeoisie parisienne est en croissance.
    Seul le petit dernier tarde à performer. Tarde à apprendre à lire. Ou refuse d'apprendre. Il fait peut-être de la résistance passive. Sur une plage, il creuse un trou pour l'évasion.

  • « Le vent porte le corbeau. Toi et moi, nous sommes le vent. » Grâce à une expérience hallucinogène, un libre-penseur mexicain parvient à entendre de nouveau la voix de sa fille, Melitza, assassinée pendant l'insurrection d'Oaxaca, deux ans auparavant. Elle lui relate ses derniers instants auprès d'Evo, un chaman huichol qui va lui offrir, à travers un étourdissant rituel d'oubli, la plus romantique des métamorphoses.
    Road movie au pays de Quetzalcóatl, le deuxième roman d'Hubert Antoine défonce les portes du deuil, supprime les frontières entre morts et vivants pour révéler un Mexique toujours aussi captivant dans les plus ardentes couleurs de l'intensité.

  • Un hiver à Wuhan

    Alexandre Labruffe

    « Poussé par un prof de chinois, j'ai tout quitté, du jour au lendemain, pour aller contrôler, fleur au fusil, la qualité des produits français fabriqués en Chine. Etre l'oeil de l'Occident, son chien de garde, le garant du Made in China : comme un aboutissement prématuré de ma vie. ».

    Ce récit fragmenté concilie un regard documentaire affuté et l'humour désespéré d'un conte voltairien. Alexandre Labruffe y alterne les souvenirs de ses séjours sur place : de 1996, comme contrôleur stagiaire dans des usines locales, à l'automne 2019, en tant qu'attaché culturel à Wuhan. Il recense les micro-apocalypses qui fondent le miracle économique de la République populaire depuis deux décennies et devient le témoin halluciné d'une crise sanitaire révélant sa nature libérale-totalitaire.

  • Réunie à l'occasion d'un inventaire, une assemblée invite un de ses membres resté silencieux à prendre la parole, non sans d'abord lui imposer diverses précautions, rêveries et envolées en tout genre, tant de choses à trier soulevant des questions morales et politiques essentielles : qu'est-ce oue la culture ? la nature ? la propriété ? la richesse ? le travail ? la liberté ? La vie, au fond ? Pourquoi s'intéresser à des « petites cuillères » alors que le monde part en sucette ?
    Ainsi s'ébauche, sous l'autorité de quelques grands noms de la littérature et de la philosophie, une délibération collective à l'image d'une moyenne bourgeoisie minée par sa mauvaise conscience, par ses servitudes volonaires, par la fragilité de ses fausses certitudes. Et comme ce partage a lieu Normandie, dans le pays de Madame Bovary, c'est l'occasion pour Noémi Lefebvre d'engager une vive controverse avec Flaubert lui-même, dans une postface intitulée Tais-toi.

  • Carnivale

    Nicole Caligaris

    «C'était sous un ciel bleu, de la couleur de ma carrosserie, par 360° de solitude, comment as-tu pu me faire ça, Cantaloupe? Comment as-tu pu me refiler un secteur pareil, Chérie? J'avais ma pile de contrats posée sur le siège arrière, la prochaine ville était à je ne sais combien de bornes, mon quota n'était pas fait, j'étais dans le rouge, comme tous les mois depuis des mois et c'était le dernier mois de l'année, je ne me plains pas, d'accord, plus qu'un malheureux contrat à placer pour boucler la boucle, mais non, quota ou pas, tout le bureau se casse à heure fixe, on ferme, basta, et moi, je suis coulé, je repars pour une vie sur ces secteurs de misère, laisse-moi un délai, c'est rien, c'est beaucoup, une chance de sortir du cycle, Chérie, le temps de réaliser mon chiffre, je t'en prie, pour clôturer ce compte qui me plombe depuis des années, depuis toujours, depuis que je suis chez Ponzi.»

  • On aime beaucoup, aujourd'hui, les prévisions et bien peu le hasard, on vit, voyage, part même à l'aventure avec des certitudes, alors la chance ne sait où se mettre, elle reste abandonnée là, sur le bas-côté.
    Pourtant, j'ai trouvé en elle une charmante compagne de route - elle, la chance, qui entraîne dans son sillage d'innombrables rencontres et questionnements en tous genres.
    Quant au « où » et au « comment », sachez que tout se déroule dans des camions et voitures, aux côtés de conducteurs qui m'ont prise en auto-stop au fil de leurs contrées sud-américaines, sur un itinéraire de précisément 9356 kilomètres.

  • « Ça fait deux ans que je ne l'ai pas revu. Sept cent vingt-trois jours pour être précise. Il y a un mois, j'ai reçu une lettre de lui en provenance des États-Unis. Il m'indiquait qu'il avait fui notre pays et qu'il travaillait dans une entreprise de bâtiment. Il allait bien, il écrirait de temps en temps, il me souhaitait du calme maintenant qu'on ne se reverrait plus.
    J'ai brûlé la lettre et j'ai regardé mon fils aîné partir en fumée. ».

    Inspiré de faits réels, ce roman choral explore des rêves d'exil, accomplis ou à jamais manqués. D'un continent à l'autre, des familles dispersées affrontent la même incertitude : que transmet-on à ses enfants qu'aucune frontière ne peut effacer ?

  • Avec L'Âge de la première passe, Arno Bertina quitte provisoirement le roman pour s'atteler à un récit documentaire en République du Congo, qui apparaît d'abord comme un reportage au long cours. En effet, l'auteur a effectué cinq séjours de trois semaines chacun au Congo entre 2014 et 2018, en lien avec l'ASI, une ONG franco-congolaise s'occupant de la réinsertion de filles des rues, prostituées mineures et déjà mères pour la plupart. Outre un travail d'atelier avec une cinquantaine d'adolescentes, d'autres investigations à Pointe-Noire et à Brazzaville ont nourri cette enquête de terrain.Pour éviter les écueils d'un journal de bord dépaysant ou caritatif, l'auteur a préféré une remémoration réflexive, brassant les époques et les lieux au gré de sa progressive appréhension du terrain, entre les journées au « Foyer des filles vulnérables », les maraudes nocturnes et quelques virées dans les bars du cru. Au premier plan, il dresse de poignants portraits de jeunes femmes : Cloé, Diane des Nations, Juliana, Fanette, Dieuveuille, Taliane, etc., mais aussi de Maman Vivienne et Maman Gertrude, deux infatigables militantes de l'ASI, investies dans une action de prévention au plus près de la misère physique et psychique de leurs protégées. Tous les aspects socio-culturels de ce cas-limite du rapport de domination sexuelle sont très largement documentés, mais une autre question cruciale affleure, celle de la forme d'écriture capable de rendre justice et justesse à une si violente réalité.Arno Bertina use ici d'un regard personnel impliqué, assumé comme tel. L'Âge de la première passe est un livre aventureux, âpre et méditatif qui déplace nos certitudes. Il sonde le sentiment d'abandon ou de soumission qui menace, au-delà de la prostitution, n'importe quelle relation.

  • Dès le prologue, l'héroïne et narratrice, Lily, est l'objet d'un phénomène surnaturel. Un matin, devant l'étal d'un poissonnier, la voilà soudain en osmose avec le commerçant, à tel point qu'il lui semble tout connaître de son existence. Désormais, elle devra faire avec ce don télépathique, la possibilité d'entrer par effraction dans l'esprit de n'importe qui. Expérience vertigineuse qui va bientôt l'obliger à juguler les effets pervers de son étrange pouvoir en limitant les interactions avec ses semblables.
    Suite à cette première révélation, l'auteure saute une quinzaine d'années pour soumettre son héroïne à d'autres aléas déstabilisants, ceux d'une dystopie urbanistique. Lily habite à présent une zone érigée de tours et traversée de voies rapides. Pour échapper à ce cadre de vie déshumanisant, elle est entrée en contact avec un petit groupe d'activistes clandestins qui essayent de contrer par des coups d'éclat symboliques les diktats imposant couvre-feu et régulation des déplacements. En tout, huit hommes et femmes : Sturm, Macha, Clarisse, Fox, Gell, Filasse, Full et Oscar.
    Jusqu'au jour où une imprudence de Macha ayant failli très mal tourner, les conspirateurs se réunissent pour mieux se coordonner. Mais leur débat prend un détour inattendu : Fox lâche un début de confidence puis, assailli de questions, se voit contraint de narrer par le menu les rencontres avortées avec son père. Une autre nuit, l'ex-junkie Macha va dévider le fil d'un destin où les manques familiaux épousent d'autres sevrages. Et ainsi de suite. Ce rituel, loin de détourner le groupe de sa visée militante, noue entre ses membres des liens d'intimité mutuelle.
    Éloge des bâtards est une vaste chambre d'échos, d'histoires croisées, de biographies plurielles.
    Au diapason de neuf voix se stimulant les unes les autres, ce roman, s'il témoigne des legs écrasants de la bâtardise et de l'atomisation de nos solitudes urbaines, raconte avant tout comment des enfants abandonnés, marginalisés, ont su bricoler des solutions provisoires avec leurs manques.

  • Prévenu de l'opportunité d'une résidence à Malakoff (92) par un collectionneur influent - natif comme lui de Haguenau en Alsace -, le trentenaire Gregory Buchert, plasticien en mal d'inspiration, va tenter sa chance. Devant le jury, il explique combien l'exotisme slave du nom « Malakoff » l'avait subjugué dès son enfance provinciale et que, étant tombé, adolescent, sur un catalogue du peintre Sam Szafran, oeuvrant à Malakoff, il se proposait de visiter cette ville russe limitrophe de Paris et de rencontrer ce grand maître du pastel. Le jury, tombé sous le charme d'un exposé déroutant de sincérité, tout en ignorant l'existence dudit Szafran, retient sa candidature. Sitôt quitté un petit boulot de gardien d'exposition à Lille, Gregory s'installe pour trois mois dans le centre d'art. Quant à son projet, on s'aperçoit qu'il est déjà en cours : tenir le journal de son errance suburbaine. Au fil d'un voyage souvent rétrospectif, revenant sur les traces de cette ville réelle et fantasmée, il devra se contenter d'une fresque en trompe-l'oeil de la fameuse « tour de Malakoff » - en hommage au siège de Sébastopol de 1856 -, peinte sur la façade d'un petit hôtel. Quant à Sam Szafran, le prétexte initial de son séjour, il s'avère d'une approche délicate, malgré maintes tentatives du jeune admirateur pour visiter son atelier, qu'il n'aura jamais vu qu'en photo dans le catalogue d'une fondation suisse où il ira poursuivre son enquête déceptive. Mais ces demi-échecs à répétition, loin de décourager Gregory, lui fournissent la matière d'une esthétique du rapprochement hasardeux et de la pensée magique, dont nous suivons par le menu les drolatiques mésaventures dans son carnet parsemé d'images et documents glanés in situ.

  • Pour titre de son troisième roman, Claire Fercak a choisi un aphorisme tiré du Livre contre la mort d'Elias Canetti : « Ce qui est nommé reste en vie ». Inspirée par ce mantra résilient, elle explore avec pudeur l'expérience de la maladie, de la perte d'un proche, cette situation impartageable et pourtant si commune. Qu'espèrent encore les personnes atteintes d'une tumeur incurable ? Comment leurs familles appréhendent ce combat perdu d'avance ? Comment les accompagner dans cette épreuve ? Et ensuite, comment supporter la durée de leur effacement, puis assumer cette « hypernuit »... et vivre encore ?
    Dans Ce qui est nommé reste en vie, les patients de divers âges souffrent de la même pathologie neurologique : le glioblastome, une tumeur au cerveau inguérissable. D'une chambre à l'autre, bribes de confessions et diagnostics forment un corps collectif, anonyme et bouleversant. Un corps qui se transforme, dégénère, dont la mémoire s'étiole, qui connait des périodes d'hallucinations inquiétantes sinon d'affabulations drolatiques et où une grande agitation alterne avec des phases de sommeil profond, mais aussi d'énergie lucide. Réactivant le conte de La Belle au bois dormant ou s'attachant au sort des souris de laboratoires, l'auteure entrouvre les portes d'un imaginaire à l'oeuvre chez ces alités qui endurent « une fin du monde répétée chaque jour ».
    Avec la sensitivité poétique qui habitait déjà ses romans précédents, Claire Fercak entreprend de raconter les aventures intérieures, entre désarroi total et fantaisie désinhibée, d'un groupe de malades et de leurs proches. Et l'on s'attache aux moindres de leurs paroles en voie d'extinction, de leurs moments de vacillement - à travers les ronces et la rose sauvage, les steppes désertiques d'un mauvais sommeil jusqu'au jardin du souvenir -, pour nommer enfin chaque absenté(e) dans ce livre, devenu ainsi stèle rappelant à la vie les vivants.

  • «Ce livre est comme un chien que j'ai rencontré une fois. Il y a des frissons, dedans c'est labyrinthique apparemment et infini comme dans un chien. Il y a des races chez ces animaux qui, de chiens de combat, évoluent vers chiens de compagnie. C'est un peu mon parcours. Mon livre ruminé, il a tout d'un cerveau. C'est une chose sérieuse et en même temps pas du tout.» Gaëlle Obiégly nous immerge dans l'esprit chaotique d'un homme, Daniel, recueilli dans une communauté survivaliste financée par madame Chambray, richissime mécène. Devenu le scribe et le cobaye de cette femme manipulatrice, il use des rares temps morts de sa liberté surveillée pour s'épancher dans un carnet de bord clandestin, celui qui fournit la matière brute et poétique de ce livre.

  • De l'autre côté de la peau est un roman où personnages réels et personnages fictifs se croisent, s'influencent, s'imprègnent, une histoire contenue dans une autre histoire ouvrant sur une autre encore.
    Les deux personnages principaux sont Ana, étudiante native de Lisbonne ayant consacré sa thèse, dans les années 90, à l'oeuvre méconnue du poète russe Guennadi Gor (1907-1981), et une narratrice anonyme qui tente de reconstruire l'histoire d'Ana à partir de ses écrits théoriques, de son journal intime et des carnets laissés après son internement, puis sa disparition mystérieuse au début des années 2000.
    En suivant la démarche de la narratrice, on se plonge d'abord dans les poèmes de Gor qu'elle entreprend de retraduire, puis dans les travaux d'Ana sur cette langue « indicible » qui caractérise le recueil Blocus écrit par Gor durant le siège de Leningrad en 1942. Selon un dévoilement progressif, on suit à la trace la portugaise Ana, qui a grandi auprès de sa grand-mère à Nazaré, avant d'entamer son périple vers Saint-Pétersbourg et Minsk, au gré de ses recherches doctorales sur le mutisme littéraire. Or, la veille de son départ, Mateus, l'homme qu'elle a tant aimé, s'est noyé dans l'océan Atlantique. Au lieu d'affronter cette perte, Ana met en route un mécanisme d'éloignement au coeur de la langue de Gor, ce poète interdit de publication par Staline. Et il semble qu'en questionnant les limites du dicible, Ana expérimente ses propres limites...
    Ce roman poignant et gracieux brasse des destinées énigmatiques sur plus d'un demi-siècle, entre l'URSS de la Deuxième Guerre mondiale et la Biélorussie contemporaine en passant par le Portugal d'après la révolution des OEillets, et fait naître, entre les territoires et les langues européennes, un chant cristallin où l'imaginaire et le savoir n'ont plus de frontières.

  • Usages de faux

    Gabrielle Wittkop

    «En un périlleux acte d'équilibre, il m'a fallu trouver un moyen terme entre mon refus de n'être que le strass voulant frauduleusement imiter le diamant, et le désir de préserver "ce grain de faux qui est peut-être l'idéal d'une oeuvre".».

    On pénètre ici comme par effraction dans la bibliothèque intime de Gabrielle Wittkop où l'esprit des Lumières et du libertinage voisine avec le romantisme européen, ainsi que d'autres grands classiques et modernes admirés. Ces vingt pastiches font ressurgir certains motifs propres à son esthétique de la cruauté, dont le dernier, qui délivre un supplément inédit à son célèbre Nécrophile.

  • À peine installé dans le XIIIe arrondissement de Paris, le narrateur de Vivre dans le désordre rencontre un personnage rocambolesque, Barbe, qui va l'initier aux mystères des bordures urbaines, évoquant son adolescence aventureuse en compagnie du charismatique Putsch, lui-même passionné par les mutations ancestrales du quartier. De fil en aiguille, on bascule dans un récit fantasmagorique, comme une zone d'autonomie onirique où se croisent, pêle-mêle, l'insolite nomade Cronche, des cataphiles de la Petite Ceinture, Jean Genet, les princes et princesses du royaume d'Argot, Victor Hugo ou les femmes fontaines de La Salpêtrière.

  • Les choses comme elles sont retrace l'émancipation d'une enfant curieuse de tout, devenue adolescente rebelle, puis jeune femme sur le seuil de tous les possibles. À ses côtés, on plonge dans une existence familiale d'une grande âpreté, avec des « trous noirs » inavouables mais indélébiles. On respire aussi l'épaisseur langagière des époques traversées, à Marseille, et les relents amers de l'Histoire d'une rive à l'autre de la Méditerranée.
    La fresque romanesque de Claudine Galea, au plus près des sensations et des voix, allie la puissance d'une écriture lyrique et la distance d'une enquête sur les zones sombres de notre récit national.

  • Loïc et Hélène ont deux enfants. Ils vivent dans une charmante maison à Libourne. Rien n'aurait dû troubler leur paisible existence, mais il a suffi qu'un ancien camarade de fac de Loïc, l'avocat mondain Richard, les convie à fêter ses quarante ans dans un appartement haussmannien du quartier de l'Opéra pour que tout bascule. Tandis que la soirée bat son plein, Hélène s'assoupit sur un divan à l'écart, sous l'emprise d'un rêve érotique inquiétant. Un inconnu, assis en face, la prend en photo avec son téléphone, juste avant qu'elle ne s'éveille en larmes et que Loïc ne l'oblige à rentrer précipitamment à l'hôtel. Sitôt son mari couché, elle s'éclipse et, telle une somnambule, revient à la fête où l'inconnu, toujours à la même place, saisit la main de sa « belle endormie ». Les voilà qui sortent aux premières lueurs de l'aube, sautent dans un train, puis louent une voiture pour un long périple qui va les conduire en Grèce, où ils trouveront refuge dans une chambre du centre de la capitale hellénique.

  • La nuit sauve

    Hélène Frédérick

    La nuit sauve nous plonge dans le Québec profond, auprès d'une bande de lycéens fêtant la fin de leur année d'études au début de l'été 1988.

    Le roman s'ouvre sur le monologue intérieur de Fred, un ado mature et mal dans sa peau.
    Ce soir-là, alors que ses camarades de classe s'ameutent au bord d'un champ, il alimente le feu qui les tiendra en éveil jusqu'au bout de la nuit. Puis c'est au tour de Mathieu de délivrer son point de vue. Lui est fils des propriétaires du terrain et initiateur de la fête, un garçon séduisant, déjà pourvu d'un job à la cannery (conserverie) locale et d'une moto rutilante qu'il fait pétarader entre les rangées de maïs. C'est enfin à Julie de s'exprimer, en toute complicité avec son inséparable amie Sophie. Toutes deux ont beaucoup à dire sur certaines invitées, sur Anélie, une bien-née dont l'arrogante beauté fait tourner les têtes, ou sur Caroline, dont les provocations obscènes excitent des désirs plus troubles.

    En ce mois de juillet 88, bien avant l'ère d'internet, du mp3 et des portables, alors que toute une faune crépusculaire va et vient entre la grange, le brasier et la platine de DJ (vinyles, cassettes), Hélène Frédérick brosse le portrait collectif de jeunes ruraux québécois, à travers les regards de ces trois fortes personnalités : Fred, l'écorché vif, Mathieu, le conformiste contrarié, Julie, la mélancolique jouisseuse. Au fil de leur nuit blanche, les corps tournoient entre deux âges, progressent vers leur prochaine vie d'adulte dans la pénombre. Mais à la tangente des rêveries et des frustrations, on pressent qu'un drame se profile aux confins de ces chemins de terre propices aux bravades entre motards éméchés.

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