Boreal

  • Dans le gigantesque massif de prose que nous a laissé Simone de Beauvoir, Yan Hamel a préféré faire ressortir les pages que la philosophe a consacrées non pas aux marches revendicatives mais aux randonnées en montagne, où, turban au vent, elle escalade des sentiers escarpés, partant à l'aventure pédestre avec quelques compagnons, constamment téméraire, défiant le danger quand Sartre peine à la suivre... De toutes les figures du « Castor », caricaturales ou admiratives, Yan Hamel - qui a emprunté les mêmes itinéraires - en offre une fraîche, originale, singulière et drôle, celle de la trekkeuse.

  • Un nouveau recueil de poèmes, inédits, de Gilles Vigneault nous fait entendre la voix du poète aussi assurée, aussi fraîche qu'au premier jour. Parfois proches de la chanson ou du conte, parfois pure poésie, ces textes sont tout à la fois confidences, souvenirs, méditations sur l'écriture et, surtout, une invitation au lecteur d'éteindre les écrans « pour voir le jour s'allumer / Pour entendre des merveilles ».

  • Mina parmi les ombres

    Edem Awumey

    • Boreal
    • 22 Août 2019

    Kerim Neto est revenu dans sa ville natale, cette cité au bord de l'Atlantique prise entre les morsures du soleil et les sermons virulents de prêcheurs, apôtres et prophètes improvisés. Il est revenu parce qu'il s'est lancé à la recherche de celle qui fut son modèle, éternelle amante et égérie. Mina a disparu.

    Kerim refait leurs parcours d'autrefois, espérant découvrir Mina au détour d'une rue. Il interroge les anciens amis avec qui tous deux faisaient du théâtre et narguaient l'armée de dictateurs fantoches. Ils sont aujourd'hui imams ou indics de police.

    Et quelle Mina retrouvera-t-il ? Se cachera-t-elle derrière un voile ? Chantera-t-elle le Christ ressuscité ? Portera-t-elle les marques de la torture ?

    Ce n'est pas l'Afrique lointaine, exotique, que le lecteur retrouvera ici, mais celle où, comme en Occident, le pouvoir est désormais entre les mains de forces obscures. L'Afrique des esclaves d'hier qui se prête encore aujourd'hui aux commerces les plus sauvages sous prétexte de mondialisation. Et où les religions rivalisent d'imagination et de manipulation afin de convertir la population à la parole d'Allah ou à celle des Évangiles, sous l'oeil fatigué des antiques orishas.

    Mina parmi les ombres est un hymne à la pérennité du désir, au pouvoir immortel de la beauté et au courage des femmes.

  • Saints-Damnés

    Marie-Laurence Trépanier

    • Boreal
    • 12 Septembre 2019

    Au village des Saints-Damnés, un homme, Pa, recueille un bébé qu'il a trouvé au creux d'un orme dans la forêt. Il l'emporte chez lui. Tout de suite, il en devient fou amoureux. Tandis que Ma, sa femme, prend la petite en aversion. Millie grandit néanmoins pour devenir une adolescente d'une envoûtante beauté. Ce qui n'est pas sans troubler Pa. Est-ce pour cela qu'un jour Millie décide de disparaître ?
    À la jonction du conte et de l'enquête policière, ce roman charme tout autant qu'il ébranle le lecteur. Il donne à lire des scènes d'une sourde violence, fait battre un mystérieux sabbat au milieu d'une forêt qui n'existe peut-être pas, évoque deux jumeaux maléfiques comme deux soleils qui se tournent autour avant de s'abîmer l'un dans l'autre. En quelques mots, Marie-Laurence Trépanier brosse un décor, fait vivre ses personnages dans toute leur complexité et laisse place aux zones d'ombre. Il y a une grande lucidité dans ce que ce roman nous dit du monde qui est le nôtre. Le regard que les hommes portent sur les femmes, celui que les femmes portent les unes sur les autres, la maternité, le pouvoir du sexe et du corps, tout cela est abordé de manière originale, subtile, profonde. N'hésitant pas à toucher aux grands thèmes de la littérature - le désir, la mort, la rédemption -, Marie-Laurence Trépanier fait montre d'une maturité à la hauteur de son ambition littéraire. Dans un style parfaitement maîtrisé, elle pénètre avec force au coeur des mythes qui nous habitent tous.

  • Avril 1843, sur la digue de Saint-Louis, John James Audubon, le célèbre naturaliste, s'embarque pour ce qui sera sa dernière expédition. Son but est de capturer le plus grand nombre de spécimens possible pour les immortaliser dans le livre sur les quadrupèdes vivipares d'Amérique auquel il travaille. Lui qui est né Jean-Jacques Audubon à Saint-Domingue et qui a grandi en Bretagne se sent chez lui à bord de l'Omega, qui se fraie un chemin sur les eaux boueuses de la rivière, puisque c'est la langue de Molière qui y domine, mais qui a déjà pris des couleurs d'Amérique.

    C'est Étienne Provost, né à Chambly, véritable légende vivante, le plus courageux des coureurs de bois, qu'Audubon a engagé comme guide. Tout ce pan du continent, qui va de la Nouvelle-Espagne aux Grands Lacs, est encore le royaume des Indiens et des trappeurs, et bien sûr celui de toute une faune à l'abondance miraculeuse. Un monde qui est sur le point de disparaître. Il ne faut pas croire que les voyageurs se privent pour autant de piller ses richesses fauniques, tirant sur tout ce qui bouge au nom de la science, ou peut-être tout simplement au nom de l'ivresse que procure à l'homme moderne le maniement des instruments de mort qu'a produits son génie.

    Les Crépuscules de la Yellowstone explore les mythes de tout un continent comme on remonte un fleuve, entre ombre et clarté, histoire officielle et légendes diffuses. C'est aussi le périple de son auteur sur les traces d'Audubon, car Louis Hamelin a décidé de refaire le même voyage, en voiture, parmi les VUS qui ont remplacé les bisons sur les chemins du Dakota du Nord. Sa virée se terminera par une brosse d'anthologie au Murray Bar de Livingston, au Montana, en compagnie de Cal Winkler, étoile montante du nature writing et fervent disciple de Jim Harrison.

    Irrévérencieux, truculent, poétique, ce nouveau roman de Louis Hamelin révèle un écrivain en pleine possession de ses moyens en même temps qu'un homme qui prend la mesure de son âge et du monde qui l'entoure. En élevant un poignant tombeau en souvenir de toutes ces vies sacrifiées et de nos rêves désormais enterrés sous l'asphalte des autoroutes et des stationnements à l'infini, le romancier nous fait aussi entrer dans sa propre épopée.

  • Un essai amplement documenté sur l'oeuvre de Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature.
    Un croisement entre l'essai savant et le récit personnel qui informe autant qu'il émeut. L'Occupation française et la Shoah explorées à travers une oeuvre littéraire emblématique de cette période.

    La Parisienne autant que l'historienne se penche sur les romans de Patrick Modiano, la sociologue autant que la piétonne traverse l'oeuvre en parcourant comme autant de rues et de passages les leitmotivs et les obsessions de l'auteur de Rue des Boutiques obscures et de Dora Bruder. L'Occupation fantasmée, l'identité problématique, l'écriture de l'errance, le démêlé entre la mémoire qu'on tente de retenir et l'oubli qu'on essaye de combattre. Nulle autre que Régine Robin n'était plus à même de saisir et d'analyser la manière modianesque, cette petite musique jouée entre malentendus et ambiguïtés, dérives et arpentages, êtres flottants et zones neutres.
    « Je vais donc à mon tour présenter au lecteur mon Modiano tissé de tous les apports des spécialistes, de leurs réflexions, de leurs remarques ; tissé surtout des textes de Modiano qui m'habitent depuis tant d'années, avec lesquels je suis en dialogue permanent, parfois en conflit virulent, sans jamais y être indifférente. C'est aussi cela la littérature, un milieu, une ambiance, une confrontation vivante avec des textes et, à travers eux, avec leur auteur. »

  • The Shining, de Stanley Kubrick, cette histoire étrange située dans un hôtel où s'installent hors saison un écrivain, sa femme et leur garçon aux pouvoirs extrasensoriels, a impressionné une foule de spectateurs depuis sa sortie en 1980. C'est à l'âge de dix ans que Simon Roy a découvert ce film, médusé par une réplique : « Tu aimes les glaces, canard ? » Depuis, il l'a revu au moins quarante-deux fois, sans doute parce qu'il « contient les symptômes tragiques d'une fêlure » qui l'habite depuis des générations. La relation méticuleuse entretenue avec le maléfique récit lui aura permis d'intégrer les éléments troubles de sa « généalogie macabre », d'en accuser le coup. Un ouvrage singulier, stupéfiant.

  • « Je croyais avoir tout prévu. Le lymphome, la mort subite, l'accident de voiture, la chute du quatrième étage, l'étouffement, la noyade, un kidnapping, une maladie orpheline dont tu aurais été la première victime, un cambriolage qui tourne mal, un chien agressif, un cerf-volant coincé dans un fil électrique, un ballon lancé au milieu de la rue. Je nous plongeais sciemment dans des situations impossibles, les guerres que je créais dans ma tête étaient intentionnelles. » Lorsque naît un enfant naît en même temps l'idée monstrueuse, inacceptable, qu'on pourrait le perdre. La narratrice de ce roman joue avec cette idée scandaleuse, la retourne en tous sens entre ses doigts, tel un talisman qui lui garantirait une prise sur la mort. Elle s'en sert comme d'un prisme lui permettant d'examiner avec une impitoyable lucidité chaque aspect de sa vie : femme, mère, écrivaine, compagne, fille. Imaginer la fin de son enfant réaffirme son engagement quotidien envers lui, le perdre est devenu une manière de marcher, sa manière de l'aimer.

    Fais de beaux rêves, c'est l'histoire d'une jeune femme qui se bat inlassablement contre les forces les plus sombres. La violence qui l'habite, la peur de transmettre la pulsion d'anéantissement qui lie les générations, la mémoire blessée qui hante le père de son garçon, cet héritier d'une nation désarmée. On comprend dès lors que la violence familiale s'étend à toute la société.

    Commencer, sombrer, recommencer, telle une danse de la vie tout aussi exaltante qu'épuisante. Si cette quête de sens a pour moteur l'enfant, elle se nourrit de la littérature, ce sortilège permettant d'évoquer l'indicible, l'horreur suprême, pour ne pas y sombrer. Cette quête, Virginie Chaloux-Gendron l'incarne dans une écriture incandescente, qui nous fait toucher, ressentir, ce que nous cherchons sans cesse à nous cacher à nous-mêmes.

  • À une époque où Montréal s'appelle encore Ville-Marie, le petit Pierre rêve déjà de suivre les traces de son père et de servir la Nouvelle-France. Dès qu'il en a l'occasion, il s'entraîne à manier le mousquet, apprend à parler les langues des tribus de la région et, surtout, à naviguer un canot et à faire des portages. Le garçon découvre rapidement qu'il ne se sent vraiment chez lui que sur l'eau.
    Commence alors une longue carrière de capitaine au service du roi de France qui mènera d'Iberville aux confins de la baie du Nord pour y « chasser l'Anglais ». Il connaît comme personne les hivers canadiens, les pièges du courant et de la fonte des glaces, et les tactiques amérindiennes, qu'il adopte volontiers pour piéger l'ennemi.

    Au fil des pages de ce roman richement documenté, ce sont certains des personnages les plus marquants de l'histoire de la Nouvelle-France qui défilent : Maisonneuve, Frontenac, Bonaventure, bien sûr, mais aussi les nombreux chefs hurons, algonquins et abénaquis avec qui d'Iberville négocie de précieuses alliances.

    Ce sont toutefois les paysages sauvages du continent à explorer qui volent la vedette : les rives majestueuses du Saint-Laurent, les eaux indomptables des rapides, les contrées inhospitalières du Nord, dont la beauté fait oublier les dangers... Puis, lorsque d'Iberville s'aventure au sud pour trouver l'embouchure du Mississippi, ce sont les jungles torrides et marécageuses des Antilles et de la Louisiane que le lecteur découvre avec émerveillement.

    Magali Favre dresse avec minutie le portrait d'un personnage méconnu, dont le courage et la ténacité ont contribué à façonner notre continent.

  • Laisse ta main guider ta plume Laisse ton esprit au repos Accueille ce qui se présente Ne regrette pas ce qui se dérobe Mets toute ton acuité À sentir, entendre, voir, goûter Le présent qui rôde autour de toi En 1980, avec la complicité de son compagnon, Pierre Villeneuve, et de l'architecte Luc Laporte, Colette Brossoit créait le restaurant L'Express, dont elle a été l'âme et l'inspiratrice. Cet établissement allait tout de suite devenir un des phares de la restauration montréalaise.

    Pendant qu'elle veillait aux destinées de ce lieu qu'elle considérait un peu comme « un service public », Colette Brossoit entretenait une passion secrète, l'écriture. Férue de théâtre et de littérature, elle notait ses impressions sur les pièces et les films qu'elle voyait, sur les livres qu'elle lisait. Elle donnait libre cours à son enthousiasme pour ses auteurs de prédilection : Tchekhov, Anouilh, Lalonde. Elle se remémorait également, elle qui avait une formation d'actrice, ses débuts au théâtre, ses rencontres avec le clan Villeneuve, avec Hélène Loiselle, qui allaient se traduire en de profondes amitiés. Elle parlait aussi de sa famille de L'Express, avec qui elle a partagé tant d'heures difficiles ou exaltantes. Surtout, elle revivait son enfance, ses rêves, ses chagrins, son destin de femme, d'amoureuse, d'artiste et d'entrepreneure.

    Quand elle nous a quittés en 2014, Colette Brossoit a laissé derrière elle des textes qui ont été recueillis et qui sont présentés ici par son amie Nadine Marchand. On y découvre une voix unique, à la fois tendre, blessée, déterminée, mordante, la voix d'une femme pour qui l'écriture était une compagne irremplaçable, une femme dont le seul combat a été de vivre pleinement.

  • Un garçon au seuil de l'adolescence observe son père, peintre du dimanche, « peintraillon », comme il le dit de lui-même, jeter un bouquet de couleurs sur sa toile. Sous le regard émerveillé de l'enfant apparaît la feuillaison rouille d'un grand hêtre, celui-là même qu'il a aperçu l'autre jour à l'entrée de la grande baie, encerclé d'épinettes, une nuée de carouges tourbillonnants autour de son faîte. Mais pourquoi diable le hêtre qu'a peint son père lui semble-t-il plus conforme au souvenir qu'il a du bel arbre de la baie? Son grand hêtre, hanté d'oiseaux amoureux et portant mi-juillet sa chevelure d'octobre, s'il est plus vrai que vrai, n'est-ce donc pas parce qu'il a été réinventé par le peintre?
    Robert Lalonde puise ici dans ses souvenirs d'enfance pour nous donner le plus poétique peut-être de ses livres en prose. Cette « scène primitive » dont il est témoin, ce corps-à-corps du père avec la toile et les couleurs, allume chez l'enfant un ardent désir de créer, mais qui pour lui s'exprimera par l'écriture.
    Ce livre est une méditation sur les liens qui unissent peinture et écriture, couleurs et vocables, formes et récits, faisant défiler les figures de Cézanne et de Zola, de Van Gogh et de Gauguin, de Suzor-Coté, d'Arthur Villeneuve et de Marc-Aurèle Fortin. Il évoque les amis peintres, toujours prêts à ouvrir leur atelier au littérateur, qui en sort ébloui, et le travail silencieux et solitaire de l'écrivain, que menace et aiguillonne à la fois la peur de l'échec, la peur de ne pas se montrer à la hauteur de la vision.
    Ce livre est avant tout un hymne à la création et aux créateurs, qui pour aller au bout de leur art doivent faire la guerre au doute, à l'à-quoi-bon, au babillage qui entoure trop souvent la création, mais qui ont pour devoir, pour passion, de faire leur joie, notre joie, en risquant tout pour mettre au monde une oeuvre.

  • L'oeil de Jupiter

    Tristan Malavoy

    • Boreal
    • 31 Mai 2021

    Comment vivre lorsqu'on porte en soi une indicible douleur? Comment continuer sa route lorsqu'on rencontre à chaque carrefour les séquelles d'une vie amoureuse et familiale incendiée? Simon Venne, quarante-neuf ans, démissionne de son poste de professeur d'histoire au cégep du Vieux-Montréal. Il met le cap sur La Nouvelle-Orléans, ville chargée d'histoire, de drames et d'exutoires, autant de repères auxquels s'accrocher pour cet homme blessé.

    On suit donc Simon dans sa découverte de La Nouvelle-Orléans. Les nuits endiablées pour éloigner Montréal auxquelles succèdent des matins pénibles où les maux de tête amplifient la culpabilité. L'envoûtante Ruth avec son français aux sonorités qui rappellent Moncton. Ruth qui l'entraîne dans les bars et les musées, qui ponctue leurs conversations de digressions sur les cyclones et les anticyclones de Jupiter, et qui devine bien que Simon affronte une tempête. Leurs rencontres, faites d'alcool et de désir, prennent des allures de chassés-croisés où chacun cherche à protéger ses secrets. Parallèlement à l'histoire de Simon et de Ruth, Tristan Malavoy explore d'autres fantômes, ceux d'une ville aux multiples sédimentations. À la fois française et espagnole, noire et blanche, La Nouvelle-Orléans révèle un destin aussi sinueux que le Mississippi. Et des personnages réels ou inventés qui expliquent l'attrait unique de cette ville. Il y a la prêtresse vaudou Marie Laveau. Il y a l'astronome noir Benjamin Banneker qui, dès la fin du e siècle, entretenait une passion pour Jupiter. Il y a enfin, et surtout, le personnage d'Anne, jeune femme rescapée d'un Saint-Domingue en proie à la révolution et qui a échoué en Louisiane en 1792.

    Dans ce roman d'atmosphère à l'écriture mélodieuse, Tristan Malavoy parcourt les imprévisibles trajets qui constituent toute trajectoire humaine. Il scrute la violence tapie dans l'ombre des déboires personnels et collectifs. Il exprime magnifiquement l'espoir de racheter ses fautes et de se reconstruire après la tempête.

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