Littérature argumentative

  • Six lettres à l'imperatrice Marie de Russie sur l'avenir de l'âme Nouv.

    Lavater ? Le Johann Caspar Lavater, le fameux auteur de La Physiognomonie, ou l'art de connaître les hommes d'après les traits de leur physionomie ? Exactement, lui-même, en personne. Mais sans doute ici s'agit-il plus du croyant, de l'homme de foi que de l'auteur de la science physiognomonique ; cet homme de foi qui put effrayer son ami Goethe, quand celui-ci finit par ne plus voir en Lavater qu'irrationalisme et adhésion aveugle à la superstition.
    Mais comment le savant qui se voulait connaître l'intérieur des êtres par leur extériorité, ne pouvait -il pas délibérément poursuivre sa quête ? Aussi les aventures de son exploration l'auront-elles conduit à vouloir atteindre le mystère de l'âme elle-même. Pour preuve (exceptionnelle) ces six lettres si singulières, adressées à l'impératrice Marie de Russie, dans lesquelles se trouve exposé tout un (sérieux) programme, comme il n'en existe sûrement que fort peu : comprendre les rapports qu'entretiennent les mondes spirituel et matériel, ce qu'il en est des âmes après la mort, ou même encore le moyen par lequel une âme peut adresser des lettres à un être aimé laissé sur terre.

  • Rotroldiques est un texte sans concession, comme le sont les tentatives de création les plus accomplies.
    Bien qu'il nous fasse immédiatement penser aux Philippiques de Démosthène, ou bien encore aux Bucoliques et Géorgiques de Virgile, ce titre étrange nous fait bientôt entendre ironiquement qu'il sera là question de ce qu'il y a de relatif et même de propre à Rotrou, à cette petite commune de Nogent-le-Rotrou, ainsi qu'aux quelques personnages à surnager vainement dans ce décor parfaitement dévasté et sinistre à loisir. Un lieu désolé, désolant, comme une sorte de voyage depuis la nuit, par la nuit, et vers la nuit. Une sorte de mauvaise épopée calamiteuse et dérisoire, où chacun s'enfonce à hauteur de ses défauts, de ses faiblesses, dans l'obscurité la plus grande et la plus poisseuse. On y perd donc la vue, non pas seulement le sens de la vue dont l'oeil est l'outil par nature, mais également les vues de l'esprit, du coeur, de l'imagination, les vues de toutes les espérances, l'ensemble ne formant plus bientôt qu'un vaste trou noir où tout bascule, parfaitement avalé. Il faudrait là convoquer l'un des titres de Cioran :
    Précis de décomposition, et plus précisément ce mot : Précis, entendu comme le sommaire ou l'abrégé, le résidu même, de ce qu'il y a de principal et de plus essentiel dans une affaire, une science, un savoir, une histoire, comme dans cette histoire : Rotroldiques, conduite par l'écriture diablement clairvoyante et tranchante de Nicolas Cavaillès qui nous donne à connaître, sans détour, de manière transparente, l'un des petits récits de notre condition d'animalcules.

  • L'image est celle d'un homme fragile, discret. En somme, nul besoin de se répandre, de causer fort. Il faut bien moins, très peu, se contenter du recueillement et de l'humilité.
    L'oeuvre et la vie d'Edmond-Henri Crisinel (1897-1948) en sont sûrement des manières exemplaires.
    Ici, c'est vrai, nul ne trouvera trace de pose ou d'artifice. L'essentiel n'étant pas ailleurs, mais justement ici : dans le mystère de cette existence et son incarnation. L'image est donc celle d'un homme simple, un homme de foi inébranlable, au quotidien des plus banals, remplissant comme elles doivent l'être les tâches qui lui incombent. Ainsi, à la manière d'un employé modèle, Crisinel, durant près de trente ans, remplira-t-il au mieux sa fonction de journaliste à la Revue de Lausanne. Mais cette image est également celle d'un être en proie aux affres de la dépression la plus profonde, qui le conduiront à vivre à trois reprises l'expérience de séjours en milieu psychiatrique. L'image pourrait donc apparaître comme celle d'un homme coupé, divisé, profondément torturé par cette sorte de scission entre un mode du dehors et un autre du dedans. Cependant, l'oeuvre ce Crisinel, sa rigueur, son obsessionnelle densité, doivent certainement beaucoup à ce rapport. N'écrivait-il pas lui-même, dans l'une de ses dernières lettres, en 1948, peu avant son suicide : Je crois pouvoir dire que ma vie est belle, mais tout au long avec ses aspects terrifiants.
    Mais, fondamentalement, tous ces aspects qui peuvent sembler antagonistes, voire incompatibles, ne constituent-ils pas finalement un être en son entier, cet être entièrement, à même de se forger à la fois une voie et une voix poétiques comme une ligne parfaitement épurée ? Il est aussi permis de voir ici quelque chose comme le mouvement d'un être qui ne permettrait jamais d'opposer d'une manière ou d'une autre cette vie nocturne et tourmentée de l'âme et cette présence au quotidien du monde. À cet égard, peut-être, le témoignage d'un autre poète comme Philippe Jaccottet ne peut manquer de nous éclairer :
    Je crois justement que c'est parce qu'il [Crisinel] marchait presque toujours dans l'ombre avec l'incertitude de sa route, parce qu'il ne vivait pas de la même vie que les autres, parce qu'il était blessé dans son âme, qu'il poursuivit avec tant de tremblante obstination une lumière plus pure que nous ne pouvons l'imaginer. L'esprit de la faute pesait sur lui ;
    Mais c'est la menace des Juges intimes, la présence quasi perpétuelle et difficilement tolérable de ces hautes faces noires dans sa pensée qui le rendaient, par contrecoup, si sensible aux plus fines nuances de la terre et à ce qui est trop fragile pour ne pas être essentiel.

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