Langue française

  • Savez-vous que les crapauds mangent des vers de terre, pourvu que les lombrics soient propres et guillerets, au point de se tortiller de manière irrésistible ? Que la larve du dytique, un coléoptère aquatique, est l'une des créatures diaboliques les plus repoussantes qui soient au monde, avec une tête cruelle et une paire de mandibules semblables à des lames de faucille sur la tête ? Que la vie des larves de la libellule permet de comprendre comment l'insecte, de crocodile, devient dragon ? Que les notonectes sont des punaises carnivores qui se mettent sur le dos pour nager et flottent sur l'eau la tête en bas, les pattes tendues pour garder l'équilibre ? Qui est Héro allumant une torche pour Léandre dans le chemin creux ? Qui est l'hépiale fantôme ? Ou l'ange de la nuit, qui ressemble à s'y méprendre à un flocon de neige vivant ?

  • Liam O'Flaherty a tout d'un enragé d'Irlandais qui n'a de cesse de débarrasser son pays des brumes mythologiques qui lui tissent un manteau de pacotille. Dans ce recueil de nouvelles inédit en français, on ne s'affronte à rien d'autre qu'à la terre noire, la tourbe, la mer et les bêtes - à plumes ou à poils. On y croise des poules jalouses, un cormoran blessé, un lapin noir presque surnaturel, un petit chien blanc, un papillon folâtre, un congre monstrueux.
    On assiste à la mort d'une vache, à la naissance de trois agneaux, au martyr d'un bouvillon, à la destruction d'un nid et à la lutte à mort entre une chèvre sauvage et un chien affamé.
    La devise de Liam O'Flaherty tient dans un seul mot : la rage. Il faut faire tomber les masques, ici et maintenant. Le style, à la mesure du propos, est celui d'un baroudeur ; la langue est taillée à la hache : « Je suis né sur un rocher battu par les tempêtes et je hais la molle végétation des terres cuites par le soleil, où le gel ne pénètre pas les os des hommes jusqu'à la moelle. La pensée rapide et le vol véloce d'oiseaux affamés, le glapissement de terreur des animaux pourchassés représentent pour moi la réalité. J'ai vu le cerf assouvi encorner sa femelle, et le vagabond quitter sa femme pour aller chercher d'autres seins, en ayant encore le feu de la joie au fond des yeux »

  • Les objets sont les os du temps (...) écrire un roman, par conséquent, ce sera non seulement composer un ensemble d'actions humaines, mais aussi composer un ensemble d'objets tous liés nécessairement à des personnages, par proximité ou par éloignement. (Butor, 1995). De ces trois versions du même jeu de massacre, l'écriture, celle du pédagogue (Genette), celle du géomètre (Butor) et celle du tireur (le garde-chasse Chaigneau), je n'entends que la dernière, celle où les plombs cinglent au-dessus de mes oreilles, où je pique la tête et relève, d'un coup de panache, la queue, feignant de tomber mort sur le coup.
    Il se produit (ou pas) entre un texte et son lecteur, un événement d'une intensité extraordinaire. Je ne lis plus le texte, je le bois, et m'y abreuvant, j'ai lieu. Moi aussi je suis Heathcliff.
    Lisant Proust, je me fiche du temps que dure le dîner chez la duchesse de Guermantes, de l'intervalle de temps qui sépare les séquences, de la répartition des convives et de celle des objets.
    Lisant Proust, je mesure le temps à mon asthme. Je tousse donc je suis. Je crache un sang moussu.
    Moi aussi, mes poumons sont atteints. Le renard tiré vivant est non seulement le renard qui va mourir, mais le renard de la fable. Je ne lis pas le texte du garde-chasse, j'épaule et, quand je presse la gâchette, je me retranche à l'autre extrémité du doute, là où le renard syncope, va syncopant, va feintant, va fabulant.

  • Dans la production théorique et critique anglosaxonne contemporaine, Feux croisés fait figure d'ouvrage novateur par son mode de présentation fragmentaire, renouant avec la tradition moraliste française, et son ambition encyclopédique, qui tourne le dos à la spécialisation propre à la recherche universitaire. Son propos critique, étayé par une pensée rigoureuse et une érudition sans faille, servi par une langue subtile et nuancée, n'en garde pas moins une légèreté de ton qui le met à la portée d'un large public.
    Ces raisons ont mené Miguel Abensour à faire entrer Feux croisés dans sa collection « Critique de la politique » aux côtés d'autres recueils de fragments auxquels il fait écho (Bloch, Horkheimer, Adorno).

  • On sait que Philippe de Broca est un auteur de comédies et de films d'aventures dont le succès fut planétaire, comme Cartouche, L'homme de Rio, Les tribulations d'un chinois en Chine, Le magnifique, le cavaleur ou L'Africain. Il aura connu la reconnaissance du public, de la critique et des pairs, mais son cinéma a quelque chose en plus qui aura été ignoré : sa dimension intrinsèquement philosophique. Rarement l'expression « le cinéma pense », si chère aux philosophes depuis Gilles Deleuze, aura été à ce point justifiée. Le cinéma de Philippe de Broca, qui paraît bien sage, est en réalité un cinéma ravageur, qui excède toute approche étroitement cinéphilique, il mord sur la pensée et la philosophie dans un souci de lutte contre le temps et le destin. L'opposition du réel et de l'imaginaire, que ses films ne cessent d'explorer, trouve là son origine, et Philippe de Broca n'est pas seulement soucieux de la forme, l'imaginaire au sens strict, il est aussi soucieux du sens.

empty