Romans & Nouvelles

  • Mina parmi les ombres

    Edem Awumey

    • Boreal
    • 22 Août 2019

    Kerim Neto est revenu dans sa ville natale, cette cité au bord de l'Atlantique prise entre les morsures du soleil et les sermons virulents de prêcheurs, apôtres et prophètes improvisés. Il est revenu parce qu'il s'est lancé à la recherche de celle qui fut son modèle, éternelle amante et égérie. Mina a disparu.

    Kerim refait leurs parcours d'autrefois, espérant découvrir Mina au détour d'une rue. Il interroge les anciens amis avec qui tous deux faisaient du théâtre et narguaient l'armée de dictateurs fantoches. Ils sont aujourd'hui imams ou indics de police.

    Et quelle Mina retrouvera-t-il ? Se cachera-t-elle derrière un voile ? Chantera-t-elle le Christ ressuscité ? Portera-t-elle les marques de la torture ?

    Ce n'est pas l'Afrique lointaine, exotique, que le lecteur retrouvera ici, mais celle où, comme en Occident, le pouvoir est désormais entre les mains de forces obscures. L'Afrique des esclaves d'hier qui se prête encore aujourd'hui aux commerces les plus sauvages sous prétexte de mondialisation. Et où les religions rivalisent d'imagination et de manipulation afin de convertir la population à la parole d'Allah ou à celle des Évangiles, sous l'oeil fatigué des antiques orishas.

    Mina parmi les ombres est un hymne à la pérennité du désir, au pouvoir immortel de la beauté et au courage des femmes.

  • Saints-Damnés

    Marie-Laurence Trépanier

    • Boreal
    • 12 Septembre 2019

    Au village des Saints-Damnés, un homme, Pa, recueille un bébé qu'il a trouvé au creux d'un orme dans la forêt. Il l'emporte chez lui. Tout de suite, il en devient fou amoureux. Tandis que Ma, sa femme, prend la petite en aversion. Millie grandit néanmoins pour devenir une adolescente d'une envoûtante beauté. Ce qui n'est pas sans troubler Pa. Est-ce pour cela qu'un jour Millie décide de disparaître ?
    À la jonction du conte et de l'enquête policière, ce roman charme tout autant qu'il ébranle le lecteur. Il donne à lire des scènes d'une sourde violence, fait battre un mystérieux sabbat au milieu d'une forêt qui n'existe peut-être pas, évoque deux jumeaux maléfiques comme deux soleils qui se tournent autour avant de s'abîmer l'un dans l'autre. En quelques mots, Marie-Laurence Trépanier brosse un décor, fait vivre ses personnages dans toute leur complexité et laisse place aux zones d'ombre. Il y a une grande lucidité dans ce que ce roman nous dit du monde qui est le nôtre. Le regard que les hommes portent sur les femmes, celui que les femmes portent les unes sur les autres, la maternité, le pouvoir du sexe et du corps, tout cela est abordé de manière originale, subtile, profonde. N'hésitant pas à toucher aux grands thèmes de la littérature - le désir, la mort, la rédemption -, Marie-Laurence Trépanier fait montre d'une maturité à la hauteur de son ambition littéraire. Dans un style parfaitement maîtrisé, elle pénètre avec force au coeur des mythes qui nous habitent tous.

  • Un garçon au seuil de l'adolescence observe son père, peintre du dimanche, « peintraillon », comme il le dit de lui-même, jeter un bouquet de couleurs sur sa toile. Sous le regard émerveillé de l'enfant apparaît la feuillaison rouille d'un grand hêtre, celui-là même qu'il a aperçu l'autre jour à l'entrée de la grande baie, encerclé d'épinettes, une nuée de carouges tourbillonnants autour de son faîte. Mais pourquoi diable le hêtre qu'a peint son père lui semble-t-il plus conforme au souvenir qu'il a du bel arbre de la baie? Son grand hêtre, hanté d'oiseaux amoureux et portant mi-juillet sa chevelure d'octobre, s'il est plus vrai que vrai, n'est-ce donc pas parce qu'il a été réinventé par le peintre?
    Robert Lalonde puise ici dans ses souvenirs d'enfance pour nous donner le plus poétique peut-être de ses livres en prose. Cette « scène primitive » dont il est témoin, ce corps-à-corps du père avec la toile et les couleurs, allume chez l'enfant un ardent désir de créer, mais qui pour lui s'exprimera par l'écriture.
    Ce livre est une méditation sur les liens qui unissent peinture et écriture, couleurs et vocables, formes et récits, faisant défiler les figures de Cézanne et de Zola, de Van Gogh et de Gauguin, de Suzor-Coté, d'Arthur Villeneuve et de Marc-Aurèle Fortin. Il évoque les amis peintres, toujours prêts à ouvrir leur atelier au littérateur, qui en sort ébloui, et le travail silencieux et solitaire de l'écrivain, que menace et aiguillonne à la fois la peur de l'échec, la peur de ne pas se montrer à la hauteur de la vision.
    Ce livre est avant tout un hymne à la création et aux créateurs, qui pour aller au bout de leur art doivent faire la guerre au doute, à l'à-quoi-bon, au babillage qui entoure trop souvent la création, mais qui ont pour devoir, pour passion, de faire leur joie, notre joie, en risquant tout pour mettre au monde une oeuvre.

  • L'oeil de Jupiter

    Tristan Malavoy

    • Boreal
    • 31 Mai 2021

    Comment vivre lorsqu'on porte en soi une indicible douleur? Comment continuer sa route lorsqu'on rencontre à chaque carrefour les séquelles d'une vie amoureuse et familiale incendiée? Simon Venne, quarante-neuf ans, démissionne de son poste de professeur d'histoire au cégep du Vieux-Montréal. Il met le cap sur La Nouvelle-Orléans, ville chargée d'histoire, de drames et d'exutoires, autant de repères auxquels s'accrocher pour cet homme blessé.

    On suit donc Simon dans sa découverte de La Nouvelle-Orléans. Les nuits endiablées pour éloigner Montréal auxquelles succèdent des matins pénibles où les maux de tête amplifient la culpabilité. L'envoûtante Ruth avec son français aux sonorités qui rappellent Moncton. Ruth qui l'entraîne dans les bars et les musées, qui ponctue leurs conversations de digressions sur les cyclones et les anticyclones de Jupiter, et qui devine bien que Simon affronte une tempête. Leurs rencontres, faites d'alcool et de désir, prennent des allures de chassés-croisés où chacun cherche à protéger ses secrets. Parallèlement à l'histoire de Simon et de Ruth, Tristan Malavoy explore d'autres fantômes, ceux d'une ville aux multiples sédimentations. À la fois française et espagnole, noire et blanche, La Nouvelle-Orléans révèle un destin aussi sinueux que le Mississippi. Et des personnages réels ou inventés qui expliquent l'attrait unique de cette ville. Il y a la prêtresse vaudou Marie Laveau. Il y a l'astronome noir Benjamin Banneker qui, dès la fin du e siècle, entretenait une passion pour Jupiter. Il y a enfin, et surtout, le personnage d'Anne, jeune femme rescapée d'un Saint-Domingue en proie à la révolution et qui a échoué en Louisiane en 1792.

    Dans ce roman d'atmosphère à l'écriture mélodieuse, Tristan Malavoy parcourt les imprévisibles trajets qui constituent toute trajectoire humaine. Il scrute la violence tapie dans l'ombre des déboires personnels et collectifs. Il exprime magnifiquement l'espoir de racheter ses fautes et de se reconstruire après la tempête.

  • « Je croyais avoir tout prévu. Le lymphome, la mort subite, l'accident de voiture, la chute du quatrième étage, l'étouffement, la noyade, un kidnapping, une maladie orpheline dont tu aurais été la première victime, un cambriolage qui tourne mal, un chien agressif, un cerf-volant coincé dans un fil électrique, un ballon lancé au milieu de la rue. Je nous plongeais sciemment dans des situations impossibles, les guerres que je créais dans ma tête étaient intentionnelles. » Lorsque naît un enfant naît en même temps l'idée monstrueuse, inacceptable, qu'on pourrait le perdre. La narratrice de ce roman joue avec cette idée scandaleuse, la retourne en tous sens entre ses doigts, tel un talisman qui lui garantirait une prise sur la mort. Elle s'en sert comme d'un prisme lui permettant d'examiner avec une impitoyable lucidité chaque aspect de sa vie : femme, mère, écrivaine, compagne, fille. Imaginer la fin de son enfant réaffirme son engagement quotidien envers lui, le perdre est devenu une manière de marcher, sa manière de l'aimer.

    Fais de beaux rêves, c'est l'histoire d'une jeune femme qui se bat inlassablement contre les forces les plus sombres. La violence qui l'habite, la peur de transmettre la pulsion d'anéantissement qui lie les générations, la mémoire blessée qui hante le père de son garçon, cet héritier d'une nation désarmée. On comprend dès lors que la violence familiale s'étend à toute la société.

    Commencer, sombrer, recommencer, telle une danse de la vie tout aussi exaltante qu'épuisante. Si cette quête de sens a pour moteur l'enfant, elle se nourrit de la littérature, ce sortilège permettant d'évoquer l'indicible, l'horreur suprême, pour ne pas y sombrer. Cette quête, Virginie Chaloux-Gendron l'incarne dans une écriture incandescente, qui nous fait toucher, ressentir, ce que nous cherchons sans cesse à nous cacher à nous-mêmes.

  • Laisse ta main guider ta plume Laisse ton esprit au repos Accueille ce qui se présente Ne regrette pas ce qui se dérobe Mets toute ton acuité À sentir, entendre, voir, goûter Le présent qui rôde autour de toi En 1980, avec la complicité de son compagnon, Pierre Villeneuve, et de l'architecte Luc Laporte, Colette Brossoit créait le restaurant L'Express, dont elle a été l'âme et l'inspiratrice. Cet établissement allait tout de suite devenir un des phares de la restauration montréalaise.

    Pendant qu'elle veillait aux destinées de ce lieu qu'elle considérait un peu comme « un service public », Colette Brossoit entretenait une passion secrète, l'écriture. Férue de théâtre et de littérature, elle notait ses impressions sur les pièces et les films qu'elle voyait, sur les livres qu'elle lisait. Elle donnait libre cours à son enthousiasme pour ses auteurs de prédilection : Tchekhov, Anouilh, Lalonde. Elle se remémorait également, elle qui avait une formation d'actrice, ses débuts au théâtre, ses rencontres avec le clan Villeneuve, avec Hélène Loiselle, qui allaient se traduire en de profondes amitiés. Elle parlait aussi de sa famille de L'Express, avec qui elle a partagé tant d'heures difficiles ou exaltantes. Surtout, elle revivait son enfance, ses rêves, ses chagrins, son destin de femme, d'amoureuse, d'artiste et d'entrepreneure.

    Quand elle nous a quittés en 2014, Colette Brossoit a laissé derrière elle des textes qui ont été recueillis et qui sont présentés ici par son amie Nadine Marchand. On y découvre une voix unique, à la fois tendre, blessée, déterminée, mordante, la voix d'une femme pour qui l'écriture était une compagne irremplaçable, une femme dont le seul combat a été de vivre pleinement.

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