Marguerite Waknine

  • Il s'agit d'une enquête captivante, palpitante, qui n'a rien à envier aux plus grands récits de piraterie dont le plus célèbre demeure L'île au trésor de Stevenson. Une enquête qui nous mène d'énigmes en énigmes, de révélations en révélations, vers l'auteur d'un fameux cryptogramme : Olivier Levasseur, dit la Buse. Un cryptogramme lancé vers la foule par son auteur le jour de sa pendaison et qui permettrait, à qui saurait le déchiffrer, de localiser un trésor fabuleux. L'auteur de cette enquête époustouflante, Charles de la Roncière, (1870-1941) a signé nombre d'ouvrages consacrés aux affaires maritimes et il est encore aujourd'hui reconnu pour sa célèbre Histoire de la marine française des origines à 1715.Seul un savant de son espèce pouvait nous conter et nous faire vivre au plus près les existences et les aventures de ces fameux pirates qui sévirent au cours du xviiie siècle dans l'Océan Indien.

  • Elle fut la confidente d'Honoré de Balzac. L'amitié rare qui les unit jusqu'à la mort de ce dernier fut d'une fidélité sans faille. Elle reçut l'écrivain chez elle, durant de longs séjours, à Angoulême et Issoudin, où furent écrits notamment La Grenadière et La Rabouilleuse. Elle est encore la dédicataire de La maison Nucingen. Mais dans cette ombre de Balzac, on oublie très souvent que Zulma Carraud (1796-1889) fut elle-même une écrivaine. Trop simplement cataloguée dans la rubrique : Littérature jeunesse, elle est pourtant l'auteure d'une oeuvre qui mérite la lumière. S'il en fallait encore une preuve, que l'on découvre ici ce récit vif et drôle et plein d'esprit, avec sa belle allure de conte, les aventures rocambolesques d'une goutte d'eau et de ses métamorphoses.

  • Récit subtilement fragmenté, Lalali se compose d'une série de petits tableaux évoquant l'atmosphère des fins des mondes, des univers en ruine, tels qu'on les imagine aux temps d'avant l'histoire comme à ceux qui succèdent aux apocalypses. Il n'est ici plus question de savoir où ni quand. Et seuls demeurent ce silence pénétrant comme la pluie froide, ce vide à la mesure d'un gouffre et cette lenteur qui colle aux gestes et aux mouvements qui se refont et se refont à la manière de longs rituels.

  • Nadar (ou Félix Tournachon pour l'état-civil : 1820-1910) est sans doute pour le grand public l'homme d'une seule activité : la photographie. Voilà qui s'appelle oublier ou bien méconnaître l'énergie de l'énergumène. Nadar est en effet l'être aux multiples passions :
    Médecine, journalisme, illustration, caricature, photographie, navigation aérienne et littérature. Autrement dit, Nadar est l'homme de son siècle, d'une époque qui se dit et se veut celle du progrés, entendu du point de vue de la technique et de l'invention.
    Il s'agit d'aller de l'avant, d'expérimenter. Les maîtres mots ? Conquête, entrain.
    Nadar est de ce mouvement, fondamentalement. C'est pour quoi Nadar sera tour à tour journaliste, hommes de lettres, caricaturiste, photographe, aérostier. Entre autres, oserait-on ajouter. Et quels que soient les moyens mis en oeuvre, ils sont tous au service d'un projet : la constitution d'une belle et grande époque. Toutefois, parmi tous ces aspects, le plus occulté est sans doute celui du Nadar homme de lettres, alors que la vie l'avait prédestiné très certainement à la petite affaire, quand on sait que son père tenait commerce de librairie. Et comment oublier également tous ces écrivains dont les portraits photographiques parsèment la colossale collection de clichés réalisés par Nadar ? À cet égard encore, il n'est pas non plus dénué d'intérêt de relever quelquesuns des dédicataires des textes de Nadar : Charles Baudelaire, Élisée Reclus, Alexandre Dumas, Gérard de Nerval ou Victor Hugo, pour ne citer que ces cinq-là. Oui, Nadar est au coeur de la littérature de son siècle et n'aura pas, jamais, lui-même, cessé d'écrire, fictions comme essais. Tous ces textes rédigés au fil des années et livrés aux revues et gazettes se verront régulièrement rassemblés pour devenir la matière de volumes, comme L'Hôtellerie des coquecigrues, Le miroir aux alouettes ou Sous l'incendie. Et surtout, en 1877, ces Histoires buissonnières, cet ensemble étonnant de proses courtes, délicates et profondes, que Mallarmé considérait alors comme faisant partie des plus beaux poèmes en prose depuis Baudelaire.

  • Quand il meurt en 1792, à l'âge de 72 ans, guillotiné du fait de ses prises de position contre la Révolution française, Jacques Cazotte a traversé le siècle dit des Lumières. Mais voilà bien un parcours singulier. Employé dans l'administration de la marine, Cazotte, pour remplir ses fonctions, se verra naviguer à plusieurs reprises jusqu'en Martinique. Puis, de retour de ces périples périlleux, malade et presque aveugle, il prendra sa retraite dès 1759 et trouvera refuge près d'Épernay, en Champagne.
    Cet étrange personnage (que Gérard de Nerval a rangé parmi ses Illuminés), conseiller du roi, maire du petit village de Pierry, adepte des thèses exaltées des Martinistes, nous est encore connu du fait d'une oeuvre littéraire, dont n'émerge plus à présent qu'un seul titre : Le diable amoureux, ouvrage d'exception, admiré par Jorge Luis Borges, et qui fait de Cazotte, à juste titre, l'un des précurseurs de la littérature fantastique française. Cette oeuvre ne se réduit pas toutefois à ce seul titre, loin s'en faut.
    Abondante et variée, elle comprend au moins des oeuvres badines et morales, un roman d'aventures :
    L'Ollivier ; un recueil de contes à la manière d'une Continuation des Mille et une nuits ; et des contes parodiques comme La Patte du chat, conte zinzinois, et surtout ces Mille et une fadaises, humoristiquement publiées, en 1742, à Baillons, chez l'Endormi, à l'image du Ronfleur, comme l'indique la première édition. Pour le plaisir et l'émerveillement du lecteur, ces Mille et une fadaises ont l'art de se présenter comme un récit mené tambour battant, où se rencontrent, en compagnie de Fées plus ou moins fréquentables, des situations invraisemblables, au point d'y pouvoir même croiser, entre autres, un habitant de la lune tombé sur terre et des meubles vivants, doués de parole. Manière d'atteindre là, très certainement et de manière unique, les cimes de l'imagination la plus ébouriffante.

  • Juif berlinois, Carl Einstein (1885-1940) peut être aujourd'hui considéré comme un témoin exceptionnel des avant-gardes du xxe siècle. Ennemi de tout compromis, inventeur au sens plein du terme, qu'il s'agisse de littérature (en atteste Bebuquin) ou d'esthétique (en attestent notamment ses essais concernant l'art africain), Carl Einstein a eu l'insigne mérite de contribuer au renouvellement radical des modes de représentations et de créations, qu'il s'agisse de littérature ou d'histoire de l'art, créateur d'un style qui procède par fulgurances et par bonds, au point de pouvoir dérouter encore aujourd'hui quiconque s'intéresse à son oeuvre. C'est pourquoi Bebuquin, oeuvre de jeunesse de Carl Einstein, déroutante et parfaitement même indéfinissable, demeure une sorte d'objet littéraire non identifié.
    Réparti en dix-neuf chapitres, ironiquement qualifié de roman, Bebuquin, écrit entre 1906 et 1909, a le don de renverser les lois de l'écriture, comme les cubistes en leur temps avaient défié les lois de la peinture. Bebuquin, est-il besoin de le préciser, est un texte qui ne s'embarrasse d'aucune convention :
    Aucun narrateur, aucune intrigue, aucune histoire. Ici, nulle psychologie, nul déroulement linéaire d'un récit, personnages à peu près inidentifiables. OEuvre inclassable et décontertante, où se côtoient sans discontinuer la parodie, l'humour et le grotesque, pour aboutir à l'ébranlement continuel de la tradition littéraire, Bebuquin demeure encore aujourd'hui, et sûrement pour longtemps, un moyen de mettre à bas toute convention, en s'accomplissant dans une dynamique de création libre qui permet à l'art d'écrire d'acquérir une autonomie des plus affolantes. Aussi, par sa radicalité, sa modernité et sa liberté sans pareilles, cette oeuvre de Carl Einstein ne pouvait pas manquer de trouver place parmi cette collection des Cahiers de curiosités, en ce qu'elle représente, non seulement un jalon de l'histoire littéraire, mais encore, également, à n'en pas douter, une énigme qui demeure impérativement incontournable pour toute littérature à venir.

  • Rotroldiques est un texte sans concession, comme le sont les tentatives de création les plus accomplies.
    Bien qu'il nous fasse immédiatement penser aux Philippiques de Démosthène, ou bien encore aux Bucoliques et Géorgiques de Virgile, ce titre étrange nous fait bientôt entendre ironiquement qu'il sera là question de ce qu'il y a de relatif et même de propre à Rotrou, à cette petite commune de Nogent-le-Rotrou, ainsi qu'aux quelques personnages à surnager vainement dans ce décor parfaitement dévasté et sinistre à loisir. Un lieu désolé, désolant, comme une sorte de voyage depuis la nuit, par la nuit, et vers la nuit. Une sorte de mauvaise épopée calamiteuse et dérisoire, où chacun s'enfonce à hauteur de ses défauts, de ses faiblesses, dans l'obscurité la plus grande et la plus poisseuse. On y perd donc la vue, non pas seulement le sens de la vue dont l'oeil est l'outil par nature, mais également les vues de l'esprit, du coeur, de l'imagination, les vues de toutes les espérances, l'ensemble ne formant plus bientôt qu'un vaste trou noir où tout bascule, parfaitement avalé. Il faudrait là convoquer l'un des titres de Cioran :
    Précis de décomposition, et plus précisément ce mot : Précis, entendu comme le sommaire ou l'abrégé, le résidu même, de ce qu'il y a de principal et de plus essentiel dans une affaire, une science, un savoir, une histoire, comme dans cette histoire : Rotroldiques, conduite par l'écriture diablement clairvoyante et tranchante de Nicolas Cavaillès qui nous donne à connaître, sans détour, de manière transparente, l'un des petits récits de notre condition d'animalcules.

  • Dans l'ombre des grands moments de création littéraire qui ont fait la postérité de Rainer Maria Rilke (citons à cet égard, au moins, Histoires du bon Dieu, Les cahiers de Malte Laurids Brigge, Les sonnets à Orphée, Les élégies de Duino) existe une myriade de textes courts, très peu connus pour la plupart, et qui méritent pourtant toute l'attention en ce qu'ils marquent à merveille les jalons d'une existence toute littéraire. Des jalons qui s'avèrent être ainsi de véritables petits trésors formant une vaste constellation, dont certains ont été rassemblés ici, sous cette couverture. D'abord, des narrations d'une extrême étrangeté et d'autres où semblent se mêler inextricablement souvenir, expérience et $ction ; en$n, des textes qui pourraient trop simplement passer pour des sortes de petits essais, en ce qu'ils s'attachent à des objets particuliers (là, les poupées de Lotte Pritzel ; ici, la $gure du poète), alors qu'ils sont en leur essence des textes d'une écriture relevant tout autant de l'illumination que de la confession. Quoi qu'il en soit, un ensemble remarquable qui permettra à chaque lecteur d'accomplir quelques nouveaux pas dans l'oeuvre admirable de Rainer Maria Rilke.

  • Quand il met ?n à ses jours en 1923, avec une arme à feu et sur une place publique, Demetru Demetrescu-Buzau, alias Urmuz, n'a que quarante ans. C'est un homme honorable, qui a gagné sa vie en exerçant le métier de gre?er, à la Haute Cour de Cassation de Bucarest, et qui laisse derrière lui quelques petits récits bizarres dont seulement trois ont été publiés de son vivant. Ce ne sera que sept années plus tard, en 1930, que commencera à se trouver rassemblée cette poignée d'extraordinaires petits récits, grâce à la revue unu et Sasa Pana qui écrira pour l'occasion : Pour expliquer une légende, pour anéantir un symbole trop limpide, pour renouveler l'angoisse de notre propre existence, le groupement unu recueille ces quelques bizarres pages de révolte, ne s'agenouillant que devant le seul privilège qui a fermé la vie d'Urmuz telle une feneêtre. En e!et, sans doute, une légende est née, et même plus encore : un véritable événement littéraire qu'il faudrait regarder peut-être comme une sorte d'avant-garde des avant-gardes roumaines et puis européennes qui #euriront bientôt ; ou comme le signe avant-coureur de cette e!ervescence et cette révolution qui s'emparent alors d'à peu près tous les arts ; une nouveauté encore sans nom, à laquelle ne manqueront pas de se référer Tristan Tzara et Eugène Ionesco, pour ne citer que ces deux-là, ce dernier n'hésitant pas à déclarer qu'Urmuz est l'un des précurseurs de la révolte littéraire universelle, l'un des prophètes de la dislocation des formes, de l'esprit et du langage dans ce monde qui se désagrège sous nos yeux, tels les héros de notre auteur. Au ?nal, en quelques dix petites histoires de quelques pages à peine, un chef-d'oeuvre souverainement salvateur et qui demeure encore à (re)découvrir pour en saluer l'inaltérable modernité.

  • Il n'est pas rare de découvrir çà et là dans des oeuvres littéraires d'envergure de petites créations mal connues du public (pour ne pas dire tout à fait) et que leurs auteurs eux-mêmes ont eu plutôt tendance à déconsidérer, alors qu'elles mériteraient sans doute un regard plus curieux et des lumières à même de les faire mieux connaître.
    Ainsi en est-il sûrement des deux contes fantastiques de Gérard de Nerval réunis dans ce volume :
    La main enchantée et Le monstre vert. Deux contes où le merveilleux et le surnaturel se coudoient sans façon sous la plume de Nerval et dont il semble bien di"cile de dé#nir précisément la source, même s'ils s'inscrivent sans doute aucun sur un fond romantique et selon la manière fantastique d'un Ho$mann notamment.
    C'est dans le décor d'un Paris du début du %?&&e siècle (et qui commence précisément à disparaître alors sous les yeux même de Gérard de Nerval en cette première moitié du %&%e siècle) que se situe l'action de ces deux contes fantastiques où le lecteur peut à loisir s'émerveiller comme frissonner en découvrant l'histoire de cette main autonome qui ne répond plus aux volontés comme aux désirs du personnage qui la possède et celle de cette naissance d'un enfant vert. Cependant, même s'il s'agit à l'évidence d'univers inquiétants et peuplés de phénomènes que l'on peut dire paranormaux, Nerval, par un usage constant et maîtrisé de la dérision et de l'ironie, ne manque jamais de désarmorcer et de mettre à distance l'inquiétante étrangeté que recèlent ces univers en leur donnant ainsi quelques délicieux airs de fantaisies à la fois sombres et drôles, comme terribles et légères.

  • Il est des vies que l'on peut quali?er d'errantes et celle de Germain Nouveau (1851-1920) appartient sans nul doute à cette catégorie. De lieux en lieux, de déplacements en traversées, de pérégrinations en séjours de tout genre (la France et l'Europe en tous sens, et même l'Afrique du Nord et jusqu'au Proche-Orient), c'est une existence de bohème qui ?nit tragiquement. En e?et, de retour dans son village natal de Pourrières dans le Var à partir de 1911, la vie de Germain Nouveau s'achève dans le dénuement le plus extrême, entre délires mystiques et la plus noire des misères matérielles. Que laisse donc ce drôle d'homme derrière lui ? Une oeuvre, au moins, certes éparpillée, publiée ça et là, et qui demeure encore aujourd'hui bien dicile à établir, si l'on en croit les spécialistes. Quoi qu'il en soit, une oeuvre véritable, incontestablement, qui permet de ranger Germain Nouveau, dans cette étrange génération d'auteurs, près des Rimbaud, Verlaine, Corbière, Cros et consorts... De cette oeuvre cependant par trop méconnue, le grand public peutêtre connait-il à peine Valentines ou encore La Doctrine de l'Amour. Peut-être. C'est pour quoi l'ambition de ce volume est de présenter un éventail de proses et de poèmes qui permettront de découvrir ou retrouver (nous l'espérons, du moins) le ?l et les accents, les couleurs de cette oeuvre bouleversante, dont on ne peut qu'admirer la lyrique remarquable, à la fois pleine d'humour, de joie, de profondeur et de spiritualité.
    > Les textes réunis dans ce volume ont déjà fait l'objet de publications, notamment : Ave Maris Stella, B. N. La Guerrière, éditions Tournel, 1912 ; Germain Nouveau, Poésis d'Humilis et vers inédits, éditions Messein, 1922 ; Germain Nouveau, OEuvres poétiques, volumes 1 et 2, Gallimard, 1955 ; Germain Nouveau [et Lautréamont], OEuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1970.

  • Le Grand Siècle fut, dit-on, friand de ces cabinets de curiosités dans lesquels se trouvaient collectés pêle-mêle des objets exotiques, pittoresques et bizarres. Les cahiers de curiosités, collection littéraire des éditions Marguerite Waknine, se proposent de retrouver pareil esprit, en rassemblant des textes anciens, modernes et contemporains, présentant un tel caractère unique, insolite et rare. Autrement dit, s'écarter de l'actuel, des formats de l'actualité, de l'aplanissement des voix, de l'ablation du singulier, pour renouer, admirablement et délicieusement, avec le bon et beau désordre de la richesse du monde, avec la belle et bonne diversité des corps et des esprits.

  • L'image est celle d'un homme fragile, discret. En somme, nul besoin de se répandre, de causer fort. Il faut bien moins, très peu, se contenter du recueillement et de l'humilité.
    L'oeuvre et la vie d'Edmond-Henri Crisinel (1897-1948) en sont sûrement des manières exemplaires.
    Ici, c'est vrai, nul ne trouvera trace de pose ou d'artifice. L'essentiel n'étant pas ailleurs, mais justement ici : dans le mystère de cette existence et son incarnation. L'image est donc celle d'un homme simple, un homme de foi inébranlable, au quotidien des plus banals, remplissant comme elles doivent l'être les tâches qui lui incombent. Ainsi, à la manière d'un employé modèle, Crisinel, durant près de trente ans, remplira-t-il au mieux sa fonction de journaliste à la Revue de Lausanne. Mais cette image est également celle d'un être en proie aux affres de la dépression la plus profonde, qui le conduiront à vivre à trois reprises l'expérience de séjours en milieu psychiatrique. L'image pourrait donc apparaître comme celle d'un homme coupé, divisé, profondément torturé par cette sorte de scission entre un mode du dehors et un autre du dedans. Cependant, l'oeuvre ce Crisinel, sa rigueur, son obsessionnelle densité, doivent certainement beaucoup à ce rapport. N'écrivait-il pas lui-même, dans l'une de ses dernières lettres, en 1948, peu avant son suicide : Je crois pouvoir dire que ma vie est belle, mais tout au long avec ses aspects terrifiants.
    Mais, fondamentalement, tous ces aspects qui peuvent sembler antagonistes, voire incompatibles, ne constituent-ils pas finalement un être en son entier, cet être entièrement, à même de se forger à la fois une voie et une voix poétiques comme une ligne parfaitement épurée ? Il est aussi permis de voir ici quelque chose comme le mouvement d'un être qui ne permettrait jamais d'opposer d'une manière ou d'une autre cette vie nocturne et tourmentée de l'âme et cette présence au quotidien du monde. À cet égard, peut-être, le témoignage d'un autre poète comme Philippe Jaccottet ne peut manquer de nous éclairer :
    Je crois justement que c'est parce qu'il [Crisinel] marchait presque toujours dans l'ombre avec l'incertitude de sa route, parce qu'il ne vivait pas de la même vie que les autres, parce qu'il était blessé dans son âme, qu'il poursuivit avec tant de tremblante obstination une lumière plus pure que nous ne pouvons l'imaginer. L'esprit de la faute pesait sur lui ;
    Mais c'est la menace des Juges intimes, la présence quasi perpétuelle et difficilement tolérable de ces hautes faces noires dans sa pensée qui le rendaient, par contrecoup, si sensible aux plus fines nuances de la terre et à ce qui est trop fragile pour ne pas être essentiel.

  • De Lucien de Samosate à Jules Verne, nombreux sont les écrivains à s'être adonnés à la composition de récits relatant des voyages dans la lune. Au long de cette lignée, impossible de manquer Francis Godwin (1562- 1633), évêque de son état, qui délaissera sa charge pour se consacrer à la littérature. De là naîtra ce récit fantastique, remarquable en tout point : e Man in the Moone, qui paraîtra cinq ans après la mort de son auteur, et dans lequel un personnage haut en couleur, Dominique Gonzales, fort d'un attelage composée d'oies, parvient à rejoindre la lune où l'attendent des #opées d'aventures. À celles-ci s'ajoutera bien sûr le constat de la validité des découvertes de Kepler et Galilée et de l'héliocentrisme de Copernic. Si l'on y prend bien garde, la biographie de Godwin rappelle qu'il fut étudiant au célèbre Christ Church College, à Oxford, où Giordano Bruno en personne fut enseignant au cours de l'année 1583. Bien qu'il n'en existe aucune preuve formelle, force est d'imaginer Godwin assitant aux cours de Bruno pour en tirer un enseignement qui ne manquera pas d'alimenter plus tard, à sa manière, L'Homme dans la Lune, pour en faire également plus qu'un simple récit de voyage fantastique : un voyage de l'esprit se libérant des représentations et des conceptions traditionnelles de l'univers, qu'elles soient aristotéliciennes ou religieuses. En outre, ce voyage magni&que suivra son cours à travers le temps, en in#uençant, entre autres, Cyrano de Bergerac et ses États et Empires de la Lune, ou en trouvant toujours au cours des siècles des lecteurs admiratifs, comme Edgar Allan Poe, par exemple, qui écrira :
    J'ai lu récemment un petit livre étrange et assez ingénieux dont la page de titre porte : L'homme sur la lune [...+ On a écrit d'autres voyages sur la lune, mais aucun dont le mérite l'emporte sur celui-ci.

  • L'oeuvre de Georges Eekhoud (1854-1927) n'est trop souvent connue que pour un seul ouvrage :
    Escal-Vigor. En e!et, alors considéré comme scandaleux parce qu'il mettait en scène explicitement une histoire d'homosexualité masculine, ce roman valut à son auteur un fameux procès au tournant du %%e siècle. S'il fallait déterminer ce qui fait le fond de l'oeuvre littéraire de Georges Eekhoud, il faudrait essentiellement relever son inconditionnelle et immense délicatesse pour les déshérités, les délaissés, les marginaux, cette frange de la société à laquelle la littérature de salon ne goûte guère. D'une facture plutôt naturaliste et d'une sensibilité libertaire, l'écriture de Georges Eekhoud s'attache avec bonheur et bienveillance à des personnages hauts en couleur, de milieux populaires, comme dans les récits réunis dans ce volume où le lecteur ne peut manquer de se prendre d'a!ection pour les univers qu'il découvre : celui des voyoux, d'abord, avec Appol et Brouscard, puis celui des faubourgs et du monde maritime, avec La dernière lettre du matelot. Deux récits où se joue entre le lecteur et tous ces personnages hors norme une profonde compassion pour cette si sombre et pourtant si touchante humanité.

  • Née en 1974, en Irlande du Nord, Leontia Flynn vit et travaille à Belfast.
    Bien qu'elle soit peu connue, voire inconnue, du public français, elle n'en demeure pas moins l'une des meilleures représentantes contemporaines de la nouvelle génération d'auteurs irlandais dans le domaine poétique. Elle est en e?et l'auteure, maintes fois primée, de quatre ouvrages parus ces dernières années aux éditions Jonathan Cape : ese Days ; Drives ; Pro!t and Loss ; e Radio. Évoquer ici en quelques phrases l'acte poétique de Leontia Flynn, c'est déclarer de prime abord qu'il s'agit d'une écriture d'une clarté radicale, critique, sans envolées faussement lyriques, où l'histoire de sa vie se dessine en creux, derrière les traits de son père ou de ses proches, dans une alternance toute particulière entre des textes discrètement autobiographiques et d'autres clairement biographiques, lorsque sont évoquées, par exemple, la vie et l'oeuvre d'auteurs et d'artistes comme Charles Baudelaire, Elizabeth Bishop, Samuel Beckett, Orson Welles, Sylvia Plath... Une sorte d'étonnant Lagarde et Michard, poétique et fragmentaire, qui connaîtrait un plaisir insigne à ressusciter tel ou tel auteur déclaré (cliniquement et historiquement) mort, en nous le rapportant dans tout ce qu'il peut avoir de plus humain, de plus intime, de plus bassement corporel, où s'ingénie aussi à se manifester un humour noir et sec, presque trivial, qui ne cède jamais cependant au cynisme.
    Leontia Flynn, Fanny Quément (la traductrice) et les éditions Marguerite Waknine ont donc fait présentement le choix de collecter sous la forme d'une série (et comme autant de curiosités déployées) ces sonnets jusqu'alors dispersés, à la manière d'une suite de vignettes intimes composant une encyclopédie personnelle, où les croquis font la part belle aux a?ects, aux traits saillants, aux divers maux catalogués, comme si chaque sonnet avait pour dessein de composer la miniature d'un cas (existentiel et médical) remarquable et curieux.

  • Le Grand Siècle fut, dit-on, friand de ces cabinets de curiosités dans lesquels se trouvaient collectés pêle-mêle des objets exotiques, pittoresques et bizarres. Les cahiers de curiosités, collection littéraire des éditions Marguerite Waknine, se proposent de retrouver pareil esprit, en rassemblant des textes anciens, modernes et contemporains, présentant un tel caractère unique, insolite et rare. Autrement dit, s'écarter de l'actuel, des formats de l'actualité, de l'aplanissement des voix, de l'ablation du singulier, pour renouer, admirablement et délicieusement, avec le bon et beau désordre de la richesse du monde, avec la belle et bonne diversité des corps et des esprits.

  • Il est peut-être en tout deux catégories de littérateurs : les hommes de lettres et les êtres de lettres.
    À cette seconde appartient sans nul doute Charles Nodier (1880 - 1844), qui fut, faut-il rappeler, poète, critique, romancier, grammairien, conteur, philologue, bibliophile, essayiste et bibliothécaire.
    Sans oublier non plus qu'il fut homme à même de traverser aussi les tempêtes politiques de son temps : Révolution, Consulat, Empire, République et Restauration, et qu'il fut également un passeur, pourrions-nous dire, comme une sorte de parrain (selon la belle expression d'Hubert Juin), lorsqu'il ouvre, à la bibliothèque de l'Arsenal, un salon recevant, dès 1820, un cénacle d'écrivains certainement pleins d'avenir : Hugo, Dumas, Balzac, Nerval, Musset, Gautier, pour ne citer que ceux-là. Être de lettres, donc, surtout si l'on songe, parmi la multitude de textes de toute nature qui constituent son oeuvre (qui ne comptait pas moins de quatorze volumes chez Renduel, au ?e siècle), si l'on songe un instant à deux d'entre eux qui recèlent certainement l'attachement viscéral que portait Charles Nodier à l'idée même de la littérature : à l'Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, tout d'abord, et puis à ce petit récit Moi-même, où s'élabore et se déploie une véritable conception de l'écriture qui se met elle-même en scène et qui devient dès lors pour elle-même et son propre objet et son propre sujet. Texte d'une modernité totalement déroutante, écrit par Nodier à l'âge de vingt ans, et qui se joue délicieusement et promptement, à la manière d'un Sterne et du Tristram Shandy, des catégories de la #ction et de la représentation dans une sorte de rapport ludique entretenu sans répit avec le lecteur et qui en fait assurément un ouvrage échappant aux catégories classiques des histoires littéraires d'hier et d'aujourd'hui.

  • En combinant fantastique et réalisme, le premier texte, conte d'utopie scientifique, a ouvert la voie à la science-fiction littéraire.

  • La silhouette littéraire de Raymond Roussel demeure l'une des plus énigmatiques. Né à Paris, en 1877, issu d'une famille richissime, Raymond Roussel, après une éducation musicale d'excellence, décide de consacrer son existence à l'écriture. Ses livres néanmoins ne rencontreront jamais le moindre succès. Et Raymond Roussel dans des circonstances encore troubles mettra fin à ses jours, à Palerme, en 1933, à l'âge de 56 ans. Son oeuvre cependant lui survivra de manière flamboyante. Des commentateurs de renom y reconnaitront une oeuvre majeure, qu'il s'agisse de Michel Foucault, Michel Leiris, Georges Pérec ou André Breton qui le qualifiera du «plus grand magnétiseur des temps modernes». Les trois histoires réunies sous cette couverture étaient considérées par leur auteur, selon ses plans, comme réussies. Il semblait aussi judicieux d'y adjoindre cette sorte de manifeste : Comment j'ai écrit certains de mes livres, grâce auquel Raymond Roussel nous révèle certains de ses procédés de composition, qui nous font admettre que les jeux de l'écriture et de l'imagination s'imposent comme des activités des plus sérieuses.

  • Le Grand Siècle fut, dit-on, friand de ces cabinets de curiosités dans lesquels se trouvaient collectés pêle-mêle des objets exotiques, pittoresques et bizarres. Les cahiers de curiosités, collection littéraire des éditions Marguerite Waknine, se proposent de retrouver pareil esprit, en rassemblant des textes anciens, modernes et contemporains, présentant un tel caractère unique, insolite et rare. Autrement dit, s'écarter de l'actuel, des formats de l'actualité, de l'aplanissement des voix, de l'ablation du singulier, pour renouer, admirablement et délicieusement, avec le bon et beau désordre de la richesse du monde, avec la belle et bonne diversité des corps et des esprits.

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