Marguerite Waknine

  • C'est un diptyque à double face qui se trouve à Florence, au Musée des Offices. Il se compose, au recto, des portraits de Frederico da Montefeltre et de son épouse Battista Sforza ; au verso, d'une réprésentation du duc et de la duchesse juchés sur des chars allégoriques. Il fut composé entre1467 et 1472. Son auteur se nomme Piero della Francesca. Subtile, originale et parfaitement documentée, la lecture que nous en propose ici Pierre Auriol revêt l'allure d'un parcours captivant où se découvrent l'histoire et la composition de cette oeuvre fascinante, ainsi que ses enjeux esthétiques et politiques, au coeur de cette période charnière que fut en Italie le quattrocento, lors du grand moment de la Première Renaissance.

  • De Marcel Duchamp nous pensions tout savoir. N'a-t-il pas été l'un des plus étudiés et des plus commentés ? Pourtant peu connaissent la période 1905-1911, pendant laquelle, installé à Paris, il signe un certain nombre de dessins dans la presse humoristique, Le Courrier français, Le Rire ou encore Le Témoin. Étrangement, à de très rares exceptions près, les biographies et les études critiques ont délaissé ou minoré, voire ignoré cette période et cette activité. En nous plongeant dans l'effervescence artistique de ce début de siècle, Daniel Grojnowski propose de découvrir ses productions de presse et ses dessins d'humour qui ne peuvent être tenus pour négligeables.

  • Il y a exactement deux cents ans, Giacomo Leopardi (1798-1837) concevait le projet des Petites oeuvres morales, un singulier ensemble de textes courts où l'on peut croiser nombre de personnages, comme Le Tasse et son démon, un gnome et son follet, la mode et la mort...
    On y retrouve toute l'obsession de Leopardi à scruter le néant de toute chose, cette volonté délibérée de représenter de manière vive la nullité des choses et faire sentir l'inévitable malheur de la vie, comme il l'écrit ailleurs, dans son Zibaldone. Parmi ces Petites oeuvres, deux merveilles : Éloge des oiseaux et Chant du coq sauvage, où l'on s'étonne une nouvelle fois de découvrir ce lyrisme lumineux au service du pessimisme le plus sombre. Giacomo Leopardi lui-même l'avait constaté :
    Ma philosophie n'est pas du genre qui plaît à ce siècle. Reste à savoir s'il se peut qu'elle puisse plaire au nôtre.

  • Il y a sans aucun doute ici de l'encyclopédique (cette volonté de présenter, d'organiser de larges pans de savoir) bien qu'il s'agisse aussi, surtout, d'une sorte de mélange affolant, absolument vertigineux, une variété de sujets compilés, qui relève de l'esprit des miscellanées. Le manuscrit comporte quelque 300 feuillets où se trouvent assemblés des textes et des images provenant de livres et de gravures, et présentant, entre autres, des chronologies bibliques et monarchiques, un calendrier illustré, des proverbes, des schémas astronomiques, une liste de fêtes foraines, une autre des shérifs et des maires de Londres, un tableau des distances entre Londres et d'autres cités du monde, des alphabets, des descriptions des collèges d'Oxford et Cambridge, des motifs décoratifs ayant trait à la broderie, à la menuiserie, aux jardins, et bien plus encore... Un recueil élaboré durant huit ans par un certain Thomas Trevelyon alors âgé de soixante ans, composé d'images et de textes subtilement agencés, une oeuvre d'art, assurément, offrant au lecteur, sans cesser de l'instruire, la possibilité d'accomplir une sorte de promenade ludique, particulièrement déroutante.

  • Le cas de William Blake Le plus insolite et le plus atypique d'entre tous, certainement. Comme s'il était impossible et surtout périlleux de le classer ici ou là, sous quelque étiquette. Peintre, dessinateur, graveur, poète, William Blake (1757-1827) demeure un vrai mystère. Il est l'homme, ou mieux encore : l'être d'une oeuvre essentiellement nourrie de visions bibliques et de prophéties, relevant d'un mysticisme déroutant et d'illuminations grandioses. N'a-t-il pas confié à son ami Flaxman : Dans ma cervelle, il y a des études et des chambres pleines de livres et d'images de l'ancien, que j'ai décrits et peints dans les âges éternels avant ma vie mortelle ; ces oeuvres font les délices des archanges. En effet, indiscutablement, un être d'exception et le titre de l'essai de Louis Gillet tombe à point nommé. En effet quel cas que ce cas William Blake ! Avec tact et rigueur, en prenant subtilement appui sur nombre de témoignages, Louis Gillet nous laisse deviner au fil de son essai, un profil de l'artiste, du poète, de l'être William Blake, qui ne peut que décupler notre curiosité et susciter notre émerveillement pour l'oeuvre et la vie du plus singulier des artistes que ce monde ait compté.

  • L'étymologie n'est jamais une folle du logis. De son origine (phantazo) phantasma a conservé l'idée de rendre visible, d'exposer à la vue, de montrer, d'où ces notions d'apparition, de spectre ou de fantôme. On trouve également dans le Nouveau Testament une occurence de phantazo traduit cette fois par le mot spectacle. Et si terrifiant était ce spectacle que Moïse dit :
    Je suis épouvanté et tremblant (Épitre aux Hébreux, 12.24). À cet égard toutes les apparitions qui prennent ici corps, en adoptant contours, figures, couleurs, composent un spectacle tout aussi captivant que déroutant, au point que le spectacle en arrive à devenir une histoire, comme s'il pouvait exister des narrations à dessiner, des narrations de l'apparition même, dont les compositions de Chloé Poizat écriraient quelques lignes. Une histoire des formes, des modes et des matières de l'apparaître, non pas comme de simples surfaces qui ne seraient qu'apparences ou reflets, mais comme des images d'êtres débouchant de leurs plus anciennes origines, de leurs plus lointaines profondeurs.

  • Feuille après feuille, nous les découvrons et la question grandit. Ces êtres évanescents sont-ils en train d'apparaître ou de disparaître ? De s'évanouir, s'évaporer, se volatiliser, ou s'épaissir, se fortifier, durcir et prendre ? Ils sont vivants, incontestablement. Sur ce point, la chaleur de leurs couleurs et le ryhtme de leurs animations sont formels. Pourtant, ils nous semblent hésitants, comme ballotés dans un flux et reflux continuels, occuper une sorte d'entre-deux, un point précis où d'un côté ils peuvent se diriger vers la liquéfaction, la dilution, la dissolution, et de l'autre vers l'affermissement, la consolidation et l'affirmation d'une épaisseur, d'un poids. Comme si ces êtres se tenaient là, en ce moment de suspension, entre systole et diastole : entre cette contraction du coeur grâce à laquelle le sang est envoyé vers les artères et le relâchement de ce même coeur au cours duquel celui-ci se remplit du sang qui lui revient.
    Point d'équilibre où le vivant persiste dans son être, se vide et se remplit, se donne à voir pour s'évanouir, et s'évanouit pour se donner à voir.
    Ah oui ! une dernière chose. Qu'on se le dise : Doki doki est une onomatopée japonaise qu'on utilise pour exprimer le son du coeur qui bat.

  • Est-il encore besoin de présenter les sieurs Schwob et Proust ? Assurément, non. Leurs oeuvres comptent parmi les plus brillantes et les plus admirables. Parmi les mille et mille de pages que ces deux immenses auteurs ont pu noircir, il en est quelques-unes qui les rapprochent, du moins quant à leur thème. Il s'agit du livre. De cet étrange objet, devenu bien banal, bien qu'il demeure, comme un écrin, le confident des plus brûlants secrets. Que renferme donc un livre ?
    Pour se frotter à ce mystère, il suffira déjà, quelques moments, de contempler dans le cahier d'images accompagnant les textes de Marcel Schwob et Proust, tous ces visages penchés sur leurs livres comme s'ils se trouvaient au-dessus de miroirs. Miroirs ? Ou bien peut-être peut-il s'agir de puits, d'océans ou de ciels.
    Il sera donc ici question du livre effectivement, et plus précisément encore de la lecture entendue comme la plus troublante et la plus féconde des intimités : ce monde clos, silencieux, univers de retrait qui sans doute invite à la découverte des horizons les plus précieux, à la manière de longs replis qui se feraient accueils, ouvertures, comme si le livre que l'on parcourt, dans lequel on se jette ou tombe, auquel on se donne corps et âme, auquel on se livre, pouvait creuser de mystérieux passages vers la révélation de territoires profondément insoupçonnés et parfaitement insoupçonnables, et répondre secrètement à l'appel prodigieux des plus vives aventures et conduire au ravissement des grands transports.

  • Il s'agit d'une enquête captivante, palpitante, qui n'a rien à envier aux plus grands récits de piraterie dont le plus célèbre demeure L'île au trésor de Stevenson. Une enquête qui nous mène d'énigmes en énigmes, de révélations en révélations, vers l'auteur d'un fameux cryptogramme : Olivier Levasseur, dit la Buse. Un cryptogramme lancé vers la foule par son auteur le jour de sa pendaison et qui permettrait, à qui saurait le déchiffrer, de localiser un trésor fabuleux. L'auteur de cette enquête époustouflante, Charles de la Roncière, (1870-1941) a signé nombre d'ouvrages consacrés aux affaires maritimes et il est encore aujourd'hui reconnu pour sa célèbre Histoire de la marine française des origines à 1715.Seul un savant de son espèce pouvait nous conter et nous faire vivre au plus près les existences et les aventures de ces fameux pirates qui sévirent au cours du xviiie siècle dans l'Océan Indien.

  • Elle fut la confidente d'Honoré de Balzac. L'amitié rare qui les unit jusqu'à la mort de ce dernier fut d'une fidélité sans faille. Elle reçut l'écrivain chez elle, durant de longs séjours, à Angoulême et Issoudin, où furent écrits notamment La Grenadière et La Rabouilleuse. Elle est encore la dédicataire de La maison Nucingen. Mais dans cette ombre de Balzac, on oublie très souvent que Zulma Carraud (1796-1889) fut elle-même une écrivaine. Trop simplement cataloguée dans la rubrique : Littérature jeunesse, elle est pourtant l'auteure d'une oeuvre qui mérite la lumière. S'il en fallait encore une preuve, que l'on découvre ici ce récit vif et drôle et plein d'esprit, avec sa belle allure de conte, les aventures rocambolesques d'une goutte d'eau et de ses métamorphoses.

  • Victor Alfred Lundy est né en 1923 à New York. Lentement, inexorablement, cette vie et son histoire iront bientôt croiser la grande histoire et plus précisément encore l'un des conflits armés comme jamais encore l'humanité n'en avait connu.
    Enrôlé dans la 26e division d'infanterie de l'armée américaine, puis envoyé sur les plages de Normandie pour y débarquer le 6 juin 1944, Victor Lundy est un soldat parmi les autres, parmi la troupe, le bataillon. Cependant, en marge de ce rôle de soldat, ô combien valeureux, le soldat Lundy saura saisir l'occasion de considérer cette guerre autrement. Comme il y avait eu la bataille de Waterloo vue par les yeux de Fabrice del Dongo, il y aura, rapportée par le crayon du soldat Lundy, la bataille de Normandie et les mois qui lui succédèrent. À la manière d'un reporter de guerre utilisant la caméra ou l'appareil photographique, Victor Lundy saisira ces moments à la pointe du crayon. On pourra dire par le croquis, l'ébauche ou le dessin. Il s'agit simplement, et magnifiquement, et tendrement aussi, de capturer le quotidien, l'événement, la camaraderie : des regards, des visages, des postures, des lieux, des ambiances. Le tout dans l'instant, sur le vif (car la mort n'est pas loin et semble même avoir prémédité l'affaire et tout organisé). Comme Victor Lundy l'expliquera plus tard, c'est le plus souvent à l'issue de marches éprouvantes, où les soldats s'écroulent à terre pour se reposer, pour calmer leur soif ou leur faim, et fumer quelques cigarettes, qu'il aura l'opportunité, en noircissant les pages de ses carnets, de saisir un quotidien qui relève à la fois de l'extra-ordinaire et du plus commun. Lorsqu'il entamera son huitième carnet de croquis en novembre 1944, Victor Lundy sera blessé, puis rapatrié aux États-Unis, avant d'intégrer l'École de design de l'Université de Harvard et d'en sortir diplômé. Victor Alfred Lundy deviendra l'un des architectes les plus importants de sa génération.

  • Récit subtilement fragmenté, Lalali se compose d'une série de petits tableaux évoquant l'atmosphère des fins des mondes, des univers en ruine, tels qu'on les imagine aux temps d'avant l'histoire comme à ceux qui succèdent aux apocalypses. Il n'est ici plus question de savoir où ni quand. Et seuls demeurent ce silence pénétrant comme la pluie froide, ce vide à la mesure d'un gouffre et cette lenteur qui colle aux gestes et aux mouvements qui se refont et se refont à la manière de longs rituels.

  • Ouverte aux auteurs modernes et contemporains, la collection Livrets d'art regroupe des textes dont l'objet relève du domaine de l'art : peinture, sculpture, musique, sans oublier le cinéma ou la photographie, ainsi que la littérature.

  • En traversant le xxe siècle et l'essentiel de ses drames (la Première Guerre mondiale au cours de laquelle il sera grièvement blessé, puis le régime national-socialiste qui rangera son oeuvre parmi l'art dégénéré), Oskar Kokoschka (1886-1980) pourrait passer sans doute, contre son gré, pour l'archétype de l'homme européen du siècle dernier. Après une naissance en Autriche- Hongrie, voilà bientôt une existence qui se déplace incessamment : Vienne, Dresde, Prague et Londres (à titre d'exil), et puis la Suisse enfin (sans oublier l'Afrique du Nord, le Proche-Orient et les États-Unis). On a retenu le plus souvent le peintre qu'il fut, élève de Gustav Klimt, pour perdre un peu de vue ses talents de graveur, de dessinateur, de décorateur (de théâtre notamment).
    /> Et plus encore son oeuvre d'écrivain et d'auteur dramatique, sans oublier non plus ses nombreux essais et articles, et l'autobiographie qu'il rédigera en 1971. Parmi ses oeuvres de fiction brille d'un feu tout particulier Les garçons rêveurs, un texte poétique à l'onirisme revendiqué, qui voit le jour en 1907, accompagné de huit lithographies originales réalisées alors par Oskar Kokoschka. À ce texte, il a semblé judicieux d'adjoindre une courte nouvelle intitulée :
    Le blanc-tueur, jusqu'à ce jour inédite en français, et qui doit être regardée, car déclarée comme telle par son auteur, comme la suite de ces garçons rêveurs. Ces deux textes auront au moins déjà pour grand mérite de nous faire découvrir un Oskar Kokoschka faisant part de son goût pour la plus grande des libertés. Un créateur exceptionnel, pluriel, bien trop souvent et facilement catalogué chez les expressionnistes, alors qu'il n'aura pas manqué lui-même de déclarer :
    «Je n'ai pris part à aucun mouvement. Je suis expressionniste parce que je ne sais pas faire autre chose qu'exprimer la vie.»

  • Elles étaient sept en tout. Elles se trouvaient disséminées en plusieurs lieux du monde : Memphis, Éphèse, Alexandrie, Babylone, Rhodes, Halicarnasse, Olympie. Toutes étaient l'oeuvre de l'art des hommes : statues, tombeau, temple, phare, pyramide et jardins. Mais à ces sept merveilles incontestables devrait être ajoutée sans doute la nature elle-même telle que la représente al-Mutahhar ibn Muhammad al-Yazdi, selon ses formes et ses apparitions, ses présences, sa luxuriance, et cette manière si délicate de faire de chaque individu un être unique parmi ses pairs. Ce manuscrit persan date du xiie siècle. Le souci de son auteur est d'établir un traité d'histoire naturelle. Richement illustré de miniatures peintes (genre de l'art persan en pleine expansion entre le xiie et le xiiie siècles) ce traité, même s'il ne nous livre pas le tout du monde, n'en demeure pas moins tout un monde de richesses, où s'organisent les existences du minéral, du végétal et de l'animal (hommes et bêtes). De manière fascinante, les merveilleuses illustrations de cet ouvrage ne comportent pas pour la plupart de profondeur, comme si la profondeur de toute cette création était pleinement contenue sur son seul plan d'immanence, sur sa seule surface, comme si n'existait pas d'écart ou d'éloignement entre la création, le créateur et ses créatures. Comment dire autrement ce que peut être une harmonie ? Voici donc un monde, très certainement, un univers, un lieu.
    Et plus encore : un là, où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté, comme le diront plus tard les deux derniers vers de Baudelaire nous invitant au voyage.

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