Marguerite Waknine

  • C'est un diptyque à double face qui se trouve à Florence, au Musée des Offices. Il se compose, au recto, des portraits de Frederico da Montefeltre et de son épouse Battista Sforza ; au verso, d'une réprésentation du duc et de la duchesse juchés sur des chars allégoriques. Il fut composé entre1467 et 1472. Son auteur se nomme Piero della Francesca. Subtile, originale et parfaitement documentée, la lecture que nous en propose ici Pierre Auriol revêt l'allure d'un parcours captivant où se découvrent l'histoire et la composition de cette oeuvre fascinante, ainsi que ses enjeux esthétiques et politiques, au coeur de cette période charnière que fut en Italie le quattrocento, lors du grand moment de la Première Renaissance.

  • De Marcel Duchamp nous pensions tout savoir. N'a-t-il pas été l'un des plus étudiés et des plus commentés ? Pourtant peu connaissent la période 1905-1911, pendant laquelle, installé à Paris, il signe un certain nombre de dessins dans la presse humoristique, Le Courrier français, Le Rire ou encore Le Témoin. Étrangement, à de très rares exceptions près, les biographies et les études critiques ont délaissé ou minoré, voire ignoré cette période et cette activité. En nous plongeant dans l'effervescence artistique de ce début de siècle, Daniel Grojnowski propose de découvrir ses productions de presse et ses dessins d'humour qui ne peuvent être tenus pour négligeables.

  • Il y a exactement deux cents ans, Giacomo Leopardi (1798-1837) concevait le projet des Petites oeuvres morales, un singulier ensemble de textes courts où l'on peut croiser nombre de personnages, comme Le Tasse et son démon, un gnome et son follet, la mode et la mort...
    On y retrouve toute l'obsession de Leopardi à scruter le néant de toute chose, cette volonté délibérée de représenter de manière vive la nullité des choses et faire sentir l'inévitable malheur de la vie, comme il l'écrit ailleurs, dans son Zibaldone. Parmi ces Petites oeuvres, deux merveilles : Éloge des oiseaux et Chant du coq sauvage, où l'on s'étonne une nouvelle fois de découvrir ce lyrisme lumineux au service du pessimisme le plus sombre. Giacomo Leopardi lui-même l'avait constaté :
    Ma philosophie n'est pas du genre qui plaît à ce siècle. Reste à savoir s'il se peut qu'elle puisse plaire au nôtre.

  • Est-il encore besoin de présenter les sieurs Schwob et Proust ? Assurément, non. Leurs oeuvres comptent parmi les plus brillantes et les plus admirables. Parmi les mille et mille de pages que ces deux immenses auteurs ont pu noircir, il en est quelques-unes qui les rapprochent, du moins quant à leur thème. Il s'agit du livre. De cet étrange objet, devenu bien banal, bien qu'il demeure, comme un écrin, le confident des plus brûlants secrets. Que renferme donc un livre ?
    Pour se frotter à ce mystère, il suffira déjà, quelques moments, de contempler dans le cahier d'images accompagnant les textes de Marcel Schwob et Proust, tous ces visages penchés sur leurs livres comme s'ils se trouvaient au-dessus de miroirs. Miroirs ? Ou bien peut-être peut-il s'agir de puits, d'océans ou de ciels.
    Il sera donc ici question du livre effectivement, et plus précisément encore de la lecture entendue comme la plus troublante et la plus féconde des intimités : ce monde clos, silencieux, univers de retrait qui sans doute invite à la découverte des horizons les plus précieux, à la manière de longs replis qui se feraient accueils, ouvertures, comme si le livre que l'on parcourt, dans lequel on se jette ou tombe, auquel on se donne corps et âme, auquel on se livre, pouvait creuser de mystérieux passages vers la révélation de territoires profondément insoupçonnés et parfaitement insoupçonnables, et répondre secrètement à l'appel prodigieux des plus vives aventures et conduire au ravissement des grands transports.

  • Eugène Fromentin (1820-1876) a réussi la prouesse d'être à la fois peintre et écrivain.
    On peut en effet lire encore aujourd'hui : Dominique, ce remarquable roman autobiographique, inspiré par un amour d'adolescence et dédicacé à George Sand, comme on peut toujours dans de nombreux musées français (Le Louvre, Orsay, Chantilly, La Rochelle...) croiser son oeuvre picturale qui le classe parmi le courant orientaliste et qu'Eugène Fromentin entreprend après des études d'art à Paris et un premier voyage en Algérie (il y en aura trois en tout). Voilà déjà qui devrait nous conduire à considérer Fromentin comme un grand voyageur dont les belles escapades feront l'objet de plusieurs récits aux titres évocateurs : Un été dans le Sahara, en 1856, et Une année dans le Sahel, deux années plus tard. L'aventurier est donc un véritable explorateur, à même encore d'entreprendre, à la fin de sa vie, un dernier périple, en Belgique et Hollande cette fois, à la rencontre des plus grands peintres, comme Hals, Rubens, Rembrandt, Ruysdael... Un dernier périple donc, dont Fromentin saura tirer un traité d'esthétique magistral, intitulé : Les Maîtres d'autrefois. Voyage, traité, dont le dernier épisode ou le dernier chapitre (Belgique - Les van Eyck et Memling) est une invitation à la découverte et la contemplation de ce qu'il peut y avoir de grâce et de splendeur chez les plus grands maîtres. En l'occurrence, deux chefs-d'oeuvre de l'art primitif flamand :
    Le retable de L'Adoration de l'Agneau mystique, de Jan et Hubert van Eyck, et Le Tryptique du Mariage mystique de sainte Catherine, de Hans Memling.

  • Ouverte aux auteurs modernes et contemporains, la collection Livrets d'art regroupe des textes dont l'objet relève du domaine de l'art : peinture, sculpture, musique, sans oublier le cinéma ou la photographie, ainsi que la littérature.

  • En traversant le xxe siècle et l'essentiel de ses drames (la Première Guerre mondiale au cours de laquelle il sera grièvement blessé, puis le régime national-socialiste qui rangera son oeuvre parmi l'art dégénéré), Oskar Kokoschka (1886-1980) pourrait passer sans doute, contre son gré, pour l'archétype de l'homme européen du siècle dernier. Après une naissance en Autriche- Hongrie, voilà bientôt une existence qui se déplace incessamment : Vienne, Dresde, Prague et Londres (à titre d'exil), et puis la Suisse enfin (sans oublier l'Afrique du Nord, le Proche-Orient et les États-Unis). On a retenu le plus souvent le peintre qu'il fut, élève de Gustav Klimt, pour perdre un peu de vue ses talents de graveur, de dessinateur, de décorateur (de théâtre notamment).
    /> Et plus encore son oeuvre d'écrivain et d'auteur dramatique, sans oublier non plus ses nombreux essais et articles, et l'autobiographie qu'il rédigera en 1971. Parmi ses oeuvres de fiction brille d'un feu tout particulier Les garçons rêveurs, un texte poétique à l'onirisme revendiqué, qui voit le jour en 1907, accompagné de huit lithographies originales réalisées alors par Oskar Kokoschka. À ce texte, il a semblé judicieux d'adjoindre une courte nouvelle intitulée :
    Le blanc-tueur, jusqu'à ce jour inédite en français, et qui doit être regardée, car déclarée comme telle par son auteur, comme la suite de ces garçons rêveurs. Ces deux textes auront au moins déjà pour grand mérite de nous faire découvrir un Oskar Kokoschka faisant part de son goût pour la plus grande des libertés. Un créateur exceptionnel, pluriel, bien trop souvent et facilement catalogué chez les expressionnistes, alors qu'il n'aura pas manqué lui-même de déclarer :
    «Je n'ai pris part à aucun mouvement. Je suis expressionniste parce que je ne sais pas faire autre chose qu'exprimer la vie.»

  • On ne reconnaîtra sûrement jamais assez la modernité sans pareille et même inébranlable de Charles Nodier. Comment se fait-il qu'un homme de lettres de cet acabit, que plus personne ne semble aujourd'hui connaître ou sinon si vaguement, dont on a grand peine à citer ne serait-ce que le titre d'un ouvrage, puisse être cependant l'auteur de deux récits somme toute indépassables comme inclassables, à savoir : Moi-même et Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, puisse être cet esprit vif, ouvert, chatoyant et débordant d'érudition, impérieusement inventif, chercheur, sans perdre pour autant le goût de la fantaisie et ni celui surtout de la plus grande des libertés.
    Quel que soit le domaine auquel il s'attache, Charles Nodier est et demeure un précurseur, un déchi1reur, comme il peut l'être encore quand il prend pour objet un artiste comme Piranèse pour rédiger un texte qu'on range traditionnellement dans la catégorie des écrits sur l'art. Là, une nouvelle fois, la surprise nous attend au tournant car nous nous retrouvons avec entre les mains une sorte d'étrange essai, aussi savant que virevoltant, où le lecteur est emporté dans les méandres d'une ré4exion qui ne cesse de s'enrouler en cercles concentriques autour de l'oeuvre de Piranèse et de son mystère. Peut-être tenons-nous là le plus singulier des essais consacrés aux fameuses Prisons imaginaires gravées par Piranèse en ce qu'il laisse apercevoir cette oeuvre comme une sorte de trou noir (le cerveau noir de Piranèse, comme l'écrivait Victor Hugo) qui ne peut que subjuguer quiconque aurait l'audace de vouloir quelque peu s'en approcher.

  • Sans doute aurait-on bien des di!cultés à mesurer précisément combien l'oeuvre de Proust en son entier est imprégnée de références plus ou moins explicites à la peinture. On peut même avancer qu'À la recherche du temps perdu, cette cathédrale de prose, est une architecture dont l'une des principales clefs de voûte est constituée d'une immense métaphore filée dont le thème est très précisément l'art pictural. Pour s'en convaincre, il suffirait déjà d'en consulter l'index pour bientôt balancer entre Poussin, Giotto, Velasquez et Carrache, Leonard de Vinci, Botticelli, Rubens, Renoir et Giorgione, pour ne citer que ces seuls noms parmi la longue cohorte des autres qui s'y déploie. On y découvrirait aussi, bien sûr, les quatres noms qui nous retiennent ici : Monet, Moreau, Rembrandt, Watteau.
    Ces quatre noms renvoient à quatre textes de Marcel Proust qui font partie d'un large ensemble destiné à la presse ou aux revues, et sur lesquels, souvent, les spécialistes peinent à déterminer précisément une date quant à leurs rédactions. Il s'agit toutefois de quatre petits joyaux peu connus du public, que certains décriraient comme des sortes d'articles, quand d'autres leur préfèreraient sûrement le titre d'essais ou de fragments. Quoi qu'il en soit, chaque lecteur y trouvera, dans ce style si caractéristique de l'écriture de Marcel Proust, toute l'esthétique et toute la sensibilité de leur auteur, qui sont ici comme des invitations précieuses et rares à nous faire pénétrer dans l'univers ou le monde propre de chacun de ces quatre artistes.

  • Au tournant des xixe et xxe siècles, Rilke a vingt-cinq ans et vient d'effectuer deux voyages en Russie au cours desquels il a pu faire entre autres la connaissance du peintre Léonide Pasternak et de Tolstoï. Mais le second voyage, aux côtés de Lou Andréas Salomé, signe la fin de l'histoire d'amour entre Rilke et cette dernière. C'est alors en août 1900, sur l'invitation d'un jeune peintre, Heinrich Vogeler, que Rilke décide de rejoindre un groupe d'artistes, à Worpswede, où il rencontrera bientôt Clara Westhoff qui deviendra sa femme et grâce à laquelle surtout il découvrira Auguste Rodin dont elle avait été l'élève. Au cours de cette période essentielle dans l'existence de Rilke, quelques premiers textes voient le jour, notamment Deux histoires pragroises, les deux premières parties du Livre d'heures, les Histoires du bon Dieu, mais également ce Chant de l'amour et de la mort du cornette Christophe Rilke, où l'on trouve déjà les images et les thèmes essentiels à l'oeuvre de Rilke, à la constitution de sa profonde vie intérieure. Un chant composé en une nuit, au cours de l'automne 1899, et qui connaîtra au fil du siècle un succès toujours grandissant. Un chant splendide et qui résonne comme un écho lointain, à la manière

  • Auprès du grand public, Jean-François de Bastide est certainement encore un auteur du siècle des Lumières (trop) peu connu. On lui doit cependant une courte fiction : La petite maison, dont le scénario galant et libertin pourrait en apparence se résumer comme suit : un homme (Trémicour) convie une femme qu'il désire (Mélite) à découvrir sa maison de plaisance, une catégorie de demeures que J. F. Blondel, architecte et ami de Bastide, définit en ces termes : On peut ranger dans la classe des maisons de Plaisance, celles ordinairement connues sous le nom de Petites Maisons (...). Ici les ordres d'Architecture délicats, les ornements de Sculpture les plus intéressants, les statues, les bas-reliefs, les trophées les plus élégants doivent briller dans les dehors ; la peinture, la dorure, les glaces dans les dedans ; les beautés du jardinage, l'effet séduisant des eaux, les berceaux de treillages naturels et artificiels ;
    Enfin tout ce que peut offrir d'ingénieux le ciseau des plus habiles Artistes doit être employé dans les promenades de ces demeures consacrées au plaisir et à la liberté. Ainsi Mélite découvre-t-elle, pour son plus grand émerveillement, au cours de sa visite, cette petite maison de Trémicour, dont l'harmonie, la perfection, le luxe et la beauté témoignent merveilleusement du savoir-faire et de l'habilité des meilleurs artistes et artisans. Sans doute, dans l'histoire littéraire s'agit-il ici du premier texte où se trouvent concentrées une telle abondance, une telle description d'un intérieur. Et ce sont finalement ce raffinement, ce goût, ce luxe, qui s'avèrent être les premiers personnages de ce texte, du moins ceux par lesquels et grâce auxquels Mélite finit par céder aux avances de celui qui la convoite, comme si la suite de ces émerveillements esthétiques étaient à l'image même de l'ordonnancement délectable et gracieux des corps, des coeurs et des esprits.

  • Se permettrait-on de ranger Paul Valéry parmi les classiques, quand son oeuvre, en cette année 2017, entre dans le domaine public ? Et surtout Paul Valéry est-il ou devient-il pour autant un auteur grand public ? À bien y regarder, cette oeuvre n'est pas des moindres. Une foultitude d'essais réunis notamment sour les titres Cahiers, Tel quel ou Variété ; et puis ce qu'on appellera le versant poétique avec La jeune Parque ou Charmes ; et puis encore bien d'autres pièces di(cilement classables comme Monsieur Teste, Dialogue de l'arbre ou L'Âme et la danse, pour ne citer que ces trois-là. Alors, grand public ? Certes non et, surtout, bien malheureusement. Encore trop con*né dans une certaine représentation plus ou moins raide de la poésie et de l'intellectualité, Paul Valéry demeure, quoi qu'on en dise, une sorte de grand auteur vénérable et lointain et di(cile d'accès, alors que la découverte et la lecture d'un texte comme L'homme et la coquille, proposé dans ce volume richement illustré, permet d'apprécier, en*n, le mouvement d'une pensée et d'une sensibilité inextricablement liées, au point d'entendre Paul Valéry lui-même se permettre de parler d'une poésie des merveilles et des émotions de l'intellect. C'est en e3et à partir de la contemplation d'une simple coquille que Paul Valéry nous introduit par ce texte (d'une écriture limpide) à la plus animées des pensées, celle qui consiste à lier entre elles, au long de son cheminement, une géométrie, une biologie, une philosophie portant sur la question de l'être ;
    En somme une ré6exion sur la création et les limites de notre pouvoir à saisir et connaître en son fond comme en son extension cette création même. Autrement dit encore, en quelques pages modestement intitulées L'homme et la coquille, une petite merveille de ré6exion profondément délicate de la part d'un poète essayiste qui se doit d'être en*n connu du public le plus large.

  • Ouverte aux auteurs modernes et contemporains, la collection Livrets d'art regroupe des textes dont l'objet relève du domaine de l'art : peinture, sculpture, musique, sans oublier le cinéma ou la photographie, ainsi que la littérature.

  • Lorsque paraît en 1893 Quinze jours en Hollande, Verlaine a 49 ans et n'a plus que trois petites années à vivre. La décennie qui vient de s'écouler a été des plus sombres. En e&et, au long de cette période, c'est Lucien Létinois, le dernier grand amour de Verlaine, qui meurt de la typhoïde ; puis, en 1886, c'est la mère de Verlaine qui meurt à son tour dans le taudis qu'ils partageaient suite à la faillite de leur projet d'exploitation agricole. Miséreux, sou&rant, Verlaine se voit contraint alors régulièrement à des séjours à l'hôpital ou à l'asile. Puis de Marseille arrive la nouvelle lamentable : la mort de Rimbaud. De mal en pis, Verlaine fera bientôt la connaissance de deux dernières compagnes, deux prostituées : Eugénie Krantz (alias Nini-Mouton) et Philomène Boudin, avec lesquelles il s'enfonce encore un peu plus, avant que quelques amis lui viennent en aide pour l'assurer au moins d'une rente mensuelle. C'est à cette époque que Verlaine accepte la tournée de conférences qui le mène en Hollande et dont il rédigera le récit de retour à Paris, à l'hôpital Broussais, en 1892. Et ce voyage, à n'en pas douter, est pour Verlaine un bienfait. On y suit, certes, un homme parfaitement usé, mais, malgré tout, un homme qui se montre gai, enthousisate, maniant l'humour, appréciant les cigares, les mets et les boissons dont on le sustente allégrement. Quinze jours en Hollande est le portrait d'un homme qui retrouve à respirer et qui connaît plaisir intense à découvrir des paysages, des couleurs, des ambiances, des caractères, des villes et des cafés, des musées. Mais également des êtres délicieux et charmants, parce qu'il s'agit ici sans doute aussi d'un document précieux sur les milieux des arts et des lettres en Hollande, en cette 7n de siècle. Une galerie de portraits : des étudiants et des artistes, des écrivains qui composent ces milieux, et dont Verlaine dira lui-même qu'il s'agit là de « l'élite de la jeune littérature et des jeunes beaux-arts hollandais ». En somme, une sorte de parenthèse inespérée, enjouée, cordiale, sous le signe de la fantaisie et de l'amitié, où l'on découvre, au long d'une suite de journées comme autant de péripéties chargées d'entrain, un Paul Verlaine comme rarement croisé.
    > > Pour accompagner ce texte, le lecteur aura loisir de parcourir un Cahier d'images où se trouvent rassemblés nombre de documents (photographies, peintures...) illustrant au plus près les quinze merveilleux jours de Verlaine en Hollande et les milieux qu'il aura fréquentés durant son séjour.

  • Deux passagers sur le pont du monde ne relève en aucune manière de l'exercice d'admiration.
    Cet ouvrage est en son fond un livre de lectures. De lectures dont le jeu est très précisément de s'accomplir en écritures, en s'appuyant résolument sur l'oeuvre littéraire et la correspondance de deux grands personnages de la littérature : Heinrich von Kleist et Rainer Maria Rilke. Un livre de lectures, ponctuées d'illustrations, qui s'aventurent et qui s'écrivent a*n de découvrir des mouvements, des allures, des cadences d'existence, des odeurs, des goûts, des états, des airs, comme une manière de découper quelques silhouettes à ces deux passagers que furent, sur le pont du monde, parmi les autres ombres, Heinrich von Kleist et Rainer Maria Rilke, comme une façon de retrouver de l'intérieur, et de fort loin pourtant, à la fois l'oeuvre de ces vies et la vie de ces oeuvres.

  • Au tout début du (#???e siècle, en Angleterre, une invention considérable va voir le jour et connaître un immense succès, celle d'une presse quotidienne extrêmement moderne en ce qu'elle rompt avec une forme de presse qui s'était jusque là contentée de transmettre des nouvelles politiques ou militaires.
    Cette nouvelle presse est symbolisée par un nom surtout : !e Spectator, forme d'expression journalistique et littéraire dont on a pu dire, avec raison, qu'elle pré2gurait tous les aspects du journalisme moderne. Un journal, donc, qui paraîtra quotidiennement (six numéros par semaine, 555 en tout) où se trouvent traités des thèmes d'actualité (sur les sujets les plus variés), des études de moeurs, des critiques littéraires ou d'art, et même des pages consacrées à la mode et au savoir-vivre, le tout accompagné d'un courrier des lecteurs. C'est en somme un dialogue véritable qui s'instaure entre le journal et son lectorat, dialogue empreint d'élégance et de 2nesse et d'une liberté de ton radicalement nouvelle et sans pareille. Les concepteurs et rédacteurs de la petite a7aire sont Joseph Addison et Richard Steele : le premier (1672-1719) est anglais, imminent homme d'État, écrivain et poète ;
    Le second (1672-1729) est un irlandais qui se consacre, après une très brève carrière militaire, à l'écriture en devenant écrivain et journaliste. L'immense aventure du Spectator recèle foisons de trésors parmi lesquels ces deux dissections dont rend compte le journal en janvier 1712 : celle du crâne d'un précieux d'abord ; puis celle du coeur d'une coquette. Au-delà de la virtuosité littéraire de Joseph Addsion (il est l'auteur de ces deux textes), ces deux petits récits sous forme de songes s'inscrivent, à n'en pas douter, dans une longue et palpitante histoire de la dissection et de l'anatomie tout aussi littéraire que plastique. C'est pour quoi il a paru fort judicieux d'associer sous cette couverture ces deux petits joyaux à un cahier d'images où les corps sont également ouverts, examinés, sondés, où les chairs sont visitées comme autant d'intimités retournées et mises en lumière.

  • Une présidente ? Oui. À savoir : madame Sabatier. Apolonnie Sabatier, pour être très précis, dont l'existence s'est écoulée de 1822 à 1890. Vous voulez dire cette égérie d'artistes et d'écrivains, qui tenait à Paris un salon dont elle fut élue la «présidente» par ceux qui fréquentaient le lieu ? Oui, oui. Et sachons encore qu'on pouvait y croiser, entre autres, Dumas père, Feydeau, Flaubert, Nerval, Musset, Meissonier, Clésinger, Berlioz, et bien d'autres, et, bien sûr, 4éophile Gautier, en personne. Ardent défenseur du romantisme (il fut un proche de Victor Hugo), théoricien de l'art pour l'art, poète, nouvelliste, romancier, critique d'art, chroniqueur, dramaturge, grand voyageur (la Russie, la Hollande, la Grèce, l'Espagne, le Maghreb, l'Égypte, et l'Italie, bien évidemment), 4éophile Gautier (1811-1872) est également le dédicataire des Fleurs du mal de Charles Baudelaire (qui fut un temps l'amant de madame Sabatier et dont certains des poèmes ont été inspirés par la personne de madame Sabatier ! Le monde n'est ;nalement pas si vaste !). Quoi qu'il en soit, parmi la profusion des écrits de Gautier et aux côtés de ses oeuvres les plus célèbres (citons Émaux et camées, Le Roman de la momie, Le capitaine Fracasse) se trouve cette longue lettre écrite en 1850 et qui voudrait passer pour une relation de voyage en Italie, vers Rome, mais qui ne tarde pas à se dévoiler pour n'être plus qu'une lettre grivoise, obscène, licencieuse et pornographique, où se succèdent allégrement les scènes et les ré@exions les plus débauchées qu'on puisse imaginer. Pourtant, très curieusement, cette lettre expressément adressée à madame Sabatier ne gènera aucunement cette dernière qui la fera même lire et diJuser par copies autour d'elle. Quant à la première édition imprimée de cette lettre, elle ne verra le jour qu'après la mort de sa destinataire, en 1890.

  • Autant le dire : Suivons le guide ! Un guide (nommé Alexandre Takuya Katô) qui saura nous conduire et nous faire découvrir que La visite est une manière textuelle de générer, pièce après pièce, une construction imaginaire, une demeure, un lieu de passages et d'existences, où peuvent être croisés des oeuvres d'art de toutes espèces et des sortes de grands vides comme des respirations essentielles et bienveillantes. Construit à l'aide d'un entrelacement de citations et de références artistiques (auxquelles se mêlent les descriptions et les narrations d'Alexandre T. Katô), résolument attaché aux questions des espaces et de leurs occupations, qu'ils soient d'habitation ou d'exposition, le texte de La visite relève d'une étrangeté déconcertante, d'une architecture délicate et subtile, où le mouvement général de la pénétration des lieux se nourrit également de la matière des rêves, à la manière d'un texte qui se construirait pas à pas. Ou mieux même : maille à maille, comme une texture où se noueraient le plus solide et plus aérien. Quand on lui demande d'où lui viennent son intérêt profond pour ce mouvement créatif, qui parait comme tisser des lieux, Alexandre T. Katô peut répondre que son application à s'attacher à ces notions d'espace proviennent en réalité de nombreuses sources, et principalement de son intérêt et de sa pratique de la sculpture et de l'installation, mais aussi de conversations avec son père immobile sur son lit d'hôpiatl, ou encore de l'observation solitaire de ses poissons rouges nageant dans leur aquarium...

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