Fabrique

  • Communisme ou barbarie, l'alternative est à nouveau sous nos yeux, peut-être même l'est-elle pour la première fois à ce degré d'acuité. Cette fois c'est la planète elle-même qui nous somme. Ou plutôt la planète telle que nous nous la rendons à nous-mêmes inhabitables. Sur ce front-là, on ne tergiverse pas, on ne négocie pas, on n'atermoie pas. Le changement climatique est en marche et, pour la première fois, la Covid-19 nous a fait apercevoir que nous n'aurions pas seulement à en souffrir les canicules, les épisodes météorologiques extrêmes ou les pieds dans l'eau, mais également la libération de virus dont celui qui nous met presque à genoux en ce moment est sans doute l'un des plus "bénins" .
    Posée l'urgence de la situation, c'est l'urgence de penser la situation qui est posée avec elle. Mais peut-être "penser" n'est-il pas le mot le plus approprié quand il s'agit de donner le plus de chances à la bonne branche de la bifurcation. "Imaginer" pourrait être meilleur. Car la politique, dès lors qu'elle n'a pas pour seule ambition de reconduire l'ordre des choses à l'identique, au moment même où elle fait face à l'obligation impérieuse de faire advenir du radicalement différent, la politique, donc, est affaire d'imagination, au sens littéral du mot : d'offrir des images.
    Ou des figures. Aller vers un avenir suppose de s'en être donné des figures. C'est ce que ce livre s'essaye à faire, à partir d'une position de principes fondamentaux, dont le premier énonce qu'une société communiste a pour devoir de relever les individus de la précarité, de les libérer de l'angoisse des lendemains dans laquelle le marché capitaliste, qui détient toutes les données de leur reproduction matérielle, les plonge inévitablement - et l'effrayante crise sociale qui s'annonce à la suite de la crise sanitaire se chargera d'en donner l'illustration.
    L'instrument de cette libération s'appelle "la garantie économique générale" . Elle est directement inspirée des travaux de Bernard Friot sur le "salaire à vie" . Et se pose très explicitement la question d'un nouveau mode de production, c'est-à-dire des nouveaux rapports sociaux propres à soutenir une division du travail développée en ses multiples échelles : du local au global.
    Sous cette condition, tous les rapports sociaux peuvent être repensés - et en l'occurrence les rapports du capitalisme abolis : rapport salarial, rapports de propriété privée des moyens de production, rapports financiers. C'est ici qu'aident les figures : à donner des images de ces perspectives constamment renvoyées au registre de "l'utopie". Là où les figurations progressent, les disqualifications par l'utopie s'effacent.
    Mais ça n'est pas tout d'avoir des figures : il faut aussi imaginer les trajectoires politiques qui permettent de les rejoindre. Au moins en poser les données fondamentales : le type de résistance que la bourgeoisie opposera à la disparition de son monde, le type de dynamique politique que cette résistance appellera, le type de bloc social à constituer pour prévaloir, notamment les alliances à passer entre luttes anticapitalistes et luttes antiracistes, enfin la manière dont se redéploie la question internationaliste.

  • Cet ouvrage tente de rassembler en quelques chapitres les grands enjeux soulevés par Silvia Federici autour de la notion de sorcières et de chasse aux sorcières. Le public a connu (et reconnu) Federici à travers son magnum opus de recherche historiographique intitulé Caliban et la sorcière. Cet intérêt s'explique à la fois par la diversité des questions soulevées par l'autrice et par leur importance actuelle dans le débat public : en tournant notre regard sur les inquisiteurs du Moyen-Âge, Federici nous parle de la domination des femmes, de la genèse du capitalisme et du travail salarié, mais aussi de la privatisation des communs et de la destruction de la nature.

  • La psychanalyse semble aujourd'hui être passée corps et biens dans le camp de la réaction. Outre les sorties médiatiques contre les bandes de jeunes qui ne reconnaissent plus d'autorité, le « féminisme différenciateur » ou encore une « épidémie de transgenres », c'est l'histoire révolutionnaire qui est dénigrée :
    Mai 1968, qualifié de « régression annale », et la Révolution française réduite à une simple affaire oedipienne.
    Contre cette entreprise de réification, qui touche la discipline psychanalytique ellemême, ce livre entend redonner leur place aux acteurs et actrices de l'histoire populaire de la psychanalyse qui ont soutenu et accompagné les mouvements révolutionnaires de leur temps en cherchant à mettre la clinique au coeur de la cité. On y découvre un Freud enthousiaste à l'annonce de la révolution de 1917, qui encourage les expériences menées par Vera Schmidt et d'autres dans la Russie bolchevique. On suit la trajectoire de Marie Langer, de la Vienne rouge à l'Argentine, qui tente de concilier son engagement féministe et marxiste avec sa pratique analytique et les contraintes de l'exil... Et celle de François Tosquelles, de la guerre d'Espagne à l'hôpital de Saint-Alban où sa rencontre avec Jean Oury symbolise celle de deux générations :
    Les analystes des années 1920-30 et ceux des années 1960 qui, en France, se retrouvent au sein de la clinique de La Borde.

  • Le Salon de 1846 est le texte par lequel Baudelaire - il a alors tout juste 25 ans - se lance dans l'aventure critique et, du me^me coup, s'invente. Paralle`lement a` ses poe`mes il n'aura de cesse de poursuivre cette aventure, a` la que^te d'une peinture dont son e´poque, hormis quelques he´ros dont Delacroix reste le mode`le, se montre terriblement incapable. Tous les sche`mes qu'il de´veloppera par la suite - la supre´ma- tie de la couleur, la modernite´, la critique de l'e´clectisme, les leurres de l'Ide´al - sont de´ja` pre´sents dans cet essai ou` son ge´nie s'impose avec insolence et ou` cohabitent l'ardeur du futur re´volte´ des barricades de la re´volution de 1848 et la fatigue ou l'e´ner- vement du dandy avide de vertiges qui e´crira tant d'inoubliables poe`mes. Isoler cet essai en l'e´ditant a` part, c'est aller a` la rencontre d'une pense´e naissante, qui se vit elle-me^me comme un combat, et c'est aussi, a` travers les tableaux et les peintres e´voque´s, entrer au coeur me^me du Paris des dernie`res anne´es du re`gne de celui qu'on appela le « roi bourgeois ». Ce que Baude- laire pressent, c'est aussi qu'envers la re´alite´ de cette ville formidable, les peintres, dans leur ensemble, sont beaucoup trop distraits ou e´vanescents, quand ils ne se cantonnent pas dans des registres purement mondains. Re^vant d'une peinture qui transporterait l'intensite´ de Delacroix dans le monde de la grande ville, Baudelaire l'invente presque et, par la` me^me, se fait peintre. Tel est le point de vue que Jean-Christophe Bailly de´veloppe dans une pre´face ou` il a cherche´ a` identifier les enjeux de ce texte inaugural et provocateur. Un index biographique des noms des peintres cite´s accompagne le volume, par ailleurs enrichi d'un cahier illustre´ de 8 pages en couleurs reproduisant plusieurs tableaux discute´s par Baudelaire.

  • Cantique de la critique

    Arnaud Viviant

    • Fabrique
    • 17 Septembre 2021

    J'ai essaye´ d'e´crire un livre marrant, dansant, sur la critique litte´raire. Sur la manie`re dont son devenir est lie´ a` celui de la litte´rature, comme le tender l'est a` la locomotive. Sur ses grandes figures (Sainte-Beuve, Walter Benjamin, Albert Thibaudet, Paul Vale´ry, Jean Paulhan, Maurice Blanchot, Pascal Pia, Maurice Nadeau...), autant d'approches critiques qui forment cet intellectuel collectif qu'on appelle la Critique. Sur sa figure de style - le slogan - qu'elle partage avec la publicite´ et la propagande, deux formes de discours dont elle cherche toujours a` se distinguer avec a^prete´. Je raconte comment de`s sa naissance au xixe sie`cle, avec les journaux, la de´mocra- tie libe´rale et la liberte´ d'expression qui font entie`rement partie de son e´cosyste`me, la critique a toujours e´te´ hante´e par sa propre disparition. A` sa de´charge, elle ne manque pas d'ennemis. L'universitaire, l'e´diteur, le libraire, et bien su^r l'e´crivain souhaitent souvent la mort du critique, surtout lorsque celui-ci est inde´pendant. Pourtant, ce livre se veut tout sauf fune`bre en montrant avec quelle plasticite´ la critique a toujours su, depuis deux sie`cles, accompagner les changements struc- turels de la litte´rature. Ainsi, a` l'heure ou` tout le monde e´crit, le critique reste-t-il le visage du dernier grand lecteur.

  • Le tumulte de Paris

    Eric Hazan

    Paris n'est plus ce qu'il était : oui, c'est vrai, et heureusement ! Que ne dirait-on pas s'il était resté comme au temps où Diderot allait chaque soir rêver sur son banc au Palais-Royal ? Paris est un organisme vivant qui change sans cesse depuis lors et même avant, en mal ici, en bien ailleurs. Ce livre est une incitation à ouvrir les yeux, à tendre l'oreille pour percevoir le tumulte de cette capitale indomptable, du périphérique à la place Vendôme, du marché d'Aligre au marché de Belleville, du tabac au zinc, de Balzac à Sartre - Paris, tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change.

  • De nos jours, dans notre Occident moderne et progressiste, il est difficile d'imaginer de politique publique qui ne fasse mention des droits des femmes.
    Selon un retournement particulièrement cruel, les gouvernements n'en retiennent que l'aspect le plus franchement répressif, à savoir la lutte contre les violences faites aux femmes. Dans ce livre, et après avoir signé un pamphlet pour un féminisme décolonial, Françoise Vergès propose de prendre à brasle- corps ce pont aux ânes des violences.

  • L'histoire du mouvement féministe en France dans les années 1970, période au cours de laquelle le mouvement se pacifie au profit d'un féminisme étatique fondé sur des avancées législatives en terme d'égalité et de laïcité. L'internationalisme des luttes est également abordé. Enfin, des pistes d'action pour un féminisme politique sont proposées.

  • En quarante-huit courts chapitres, Nathalie Quintane fait le tour d'une vie d'élève, puis d'enseignante, la sienne, en s'attachant aussi bien aux objets (l'estrade, la trousse...) qu'à l'institution (ses concours, son personnel)...
    Et à ses « mutations », insidieuses ou à marche forcée.

  • Chaque secteur spécialisé de la connaissance fait à sa manière le constat d'un désastre. Les psychologues attestent d'inquiétants phénomènes de dissolution de la personnalité, d'une généralisation de la dépression qui se double, par points, de passages à l'acte fou. Les sociologues nous disent la crise de tous les rapports sociaux, l'implosion-recomposition des familles et de tous les liens traditionnels, la diffusion d'une vague de cynisme de masse ; à tel point que l'on trouve dorénavant des sociologues pour mettre en doute l'existence même d'une quelconque "société". Il y a une branche de la science économique - l'"économie non-autistique" - qui s'attache à montrer la nullité de tous les axiomes de la prétendue "science économique". Et il est inutile de renvoyer aux données recueillies par l'écologie pour dresser le constat de la catastrophe naturelle. Appréhendé ainsi, par spécialité, le désastre se mue en autant de "problème" susceptibles d'une "solution" ou, à défaut, d'une "gestion". Et le monde peut continuer sa tranquille course au gouffre.
    Le Comité Invisible croit au contraire que tous les remous qui agitent la surface du présent émanent d'un craquement tectonique dans les couches les plus profondes de la civilisation. Ce n'est pas une société qui est en crise, c'est une figure du monde qui passe. Les accents de fascisme désespéré qui empuantissent l'époque, l'incendie national de novembre 2005, la rare détermination du mouvement contre le CPE, tout cela est témoin d'une extrême tension dans la situation. Tension dont la formule est la suivante : nous percevons intuitivement l'étendue de la catastrophe, mais nous manquons de tout moyen pour lui faire face. L'Insurrection qui vient tâche d'arracher à chaque spécialité le contenu de vérité qu'elle retient, en procédant par cercles. Il y a sept cercles, bien entendu, qui vont s'élargissant. Le soi, les rapports sociaux, le travail, l'économie, l'urbain, l'environnement, et la civilisation, enfin. Arracher de tels contenus de vérité, cela veut dire le plus souvent : renverser les évidences de l'époque. Au terme de ces sept cercles, il apparaît que, dans chacun de ces domaines, la police est la seule issue au sein de l'ordre existant. Et l'enjeu des prochaines présidentielles se ramène à la question de savoir qui aura le privilège d'exercer la terreur ; tant politique et police sont désormais synonymes.
    La seconde partie de L'Insurrection qui vient nous sort de trente ans où l'on n'aura cessé de rabâcher que "l'on ne peut pas savoir de quoi la révolution sera faite, on ne peut rien prévoir". De la même façon que Blanqui a pu livrer les plans de ce qu'est une barricade efficace avant la Commune, nous pouvons déterminer quelles voies sont praticables hors de l'enfer existant, et lesquelles ne le sont pas. Une certaine attention aux aspects techniques du cheminement insurrectionnel n'est donc pas absente de cette partie. Tout ce que l'on peut en dire ici, c'est qu'elle tourne autour de l'appropriation locale du pouvoir par le peuple, du blocage physique de l'économie et de l'anéantissement des forces de police.

  • Marat, savant et tribun

    Clifford D. Conner

    • Fabrique
    • 17 Septembre 2021

    Le ro^le de Marat dans la Re´volution franc¸aise reste un sujet de controverses parmi les histo- riens. Il est souvent de´peint comme fou, violent et de´magogue. Cette biographie, e´crite par un historien des sciences ame´ricain, critique cette interpre´tation, explorant notamment les e´pisodes de la fusillade du Champs de mars, des massacres de septembre, puis de son assassinat. Elle s'attarde en particulier sur deux facettes de la le´gende noire qui s'est finalement impose´e. D'abord, celle qui fait de Marat un charlatan. Rien de plus faux, au regard de la science de son temps. Diplo^me´ de me´decine, Marat a exerce´ cette profession avec un succe`s certain, avant de consacrer plusieurs ouvrages a` la physique expe´rimentale. Dans ces deux domaines, ses compe´tences e´taient reconnues par ses contemporains. Si son conflit avec l'Acade´mie des sciences - institution monarchique - sera instrumentalise´ par ses de´tracteurs, Marat n'en demeure pas moins un authentique scientifique du xviiie sie`cle, au me^me titre qu'un Lavoisier ou un Condorcet. L'insistance sur le pre´tendu charlatanisme de Marat a bien entendu pour but d'e´tayer cet autre mythe, celui d'un sociopathe sanguinaire, du moins d'un franc-tireur isole´. Or, pour Clifford D. Conner, ce qui distingue Marat des autres grandes figures de la re´volution, comme Danton et Robespierre, c'est sa comple`te identi- fication avec la lutte pour l'e´galite´ des classes non posse´dantes. Souvent occulte´e, la contribu- tion de Marat, en tant qu'agitateur, journaliste et meneur a e´te´ de´cisive dans la transformation sociale accomplie par la Re´volution. La lecture contextualise´e de L'Ami du peuple de´voile la clairvoyance et le courage politique d'un homme qui n'he´sitait pas a` aller a` contre-courant, y compris de l'opinion populaire - tout le contraire d'un de´magogue et d'un opportuniste. Cet ouvrage, qui renouvelle depuis outre- Atlantique la litte´rature disponible en franc¸ais sur Marat, est une introduction enthousiaste a` la figure la plus subversive de la Re´volution franc¸aise.

  • En dialoguant avec le jeune philosophe espagnol Javier Bassas, Jacques Rancière explicite et illustre une idée qui est au coeur de tout son travail : les mots ne sont pas, comme on le dit souvent, les ombres auxquelles s'oppose la réalité solide des choses. Les mots sont eux-mêmes des réalités dont l'action construit ou subvertit un ordre du monde. En politique, le combat des opprimés a constamment emprunté aux maîtres leurs mots et détourné le sens de ces mots pour briser le consensus, c'est-à-dire le rapport établi entre les choses et les mots qui compose le paysage sensible de la domination. Cette puissance des mots qui défait un ordre établi en subvertissant le paysage normal du visible, Jacques Rancière la montre encore à l'oeuvre dans les mouvements démocratiques récents depuis la révolution de jasmin tunisienne jusqu'aux mouvements d'occupation des places.

  • Maintenant

    Comité Invisible

    Maintenant fait suite à À nos amis, paru en 2014 et peut se lire comme un chapitre fantôme du précédent volume, issu de sa rencontre avec l'actualité française récente. C'est donc un texte court, un texte d'intervention, un texte que le Comité Invisible s'est vu en quelque sorte « commander » par la situation, en l'espèce par le mouvement qui s'est levé à l'occasion de la loi « travaille ! ». Centralité du blocage, détestation sans appel de la police, expérience et lassitude des AGs, retour du thème de la « commune », dépassement de l'opposition entre radicaux et citoyens, cortèges entiers entonnant « nous sommes tous des casseurs », dérision de la politique classique :
    Ce mouvement a confirmé point par point chacune des intuitions, chacun des constats, chacune des conjectures d'À nos amis. Il n'y a qu'un thème du précédent volume qui ne se soit pas explicitement imposé, et c'est celui de la destitution. Destituer le pouvoir en place, c'était pourtant bien l'objet réel de ce mouvement qui consistait essentiellement l'idée d'une révolution destituante. Où il est moins question d'assaut que de désertion, de clameur que de silence, de palais qui brûlent que de forces qui s'agrègent, de positionnement politique que de profondeur existentielle. « Nous avons besoin de formes et de sensibilité, non d'institutions », dit le Comité Invisible dans ce texte qui doit être considéré comme une intervention dans les débats les plus brûlants de cette année d'élection présidentielle.
    Faut-il lancer un nouveau processus constituant ou construire une puissance destituante ?
    Y a-t-il encore un pouvoir à prendre ou n'y a-t-il pas plutôt une désertion à organiser ? Est-ce d'une nouvelle politique que nous avons besoin, ou de nouvelles formes de vie ? C'est ce débat, entamé en janvier 2016 par une tribune d'Éric Hazan et Julien Coupat intitulée « Pour un processus destituant », que le Comité Invisible tente ici de trancher. Un débat où l'on trouve d'un côté Giorgio Agamben, Jean-Luc Nancy et Mario Tronti, et de l'autre, quoi que sur un plan moins fondamental, Frédéric Lordon, Antonio Negri et l'ensemble des composantes « indignées » de la gauche. À l'issue de son nouvel opuscule, le Comité Invisible en arrive à charger le terme apparemment négatif de « destitution » de toute sa charge affirmative. Il n'y aura pas de renversement de l'ordre existant qui ne passe par l'affirmation d'une façon de vivre enfin désirable. L'aspect négatif, destructeur du processus révolutionnaire est impuissant sans la charge de silencieuse positivité que porte toute existence heureuse.
    à empêcher un gouvernement de gouverner à sa guise, au travers d'une loi hautement symbolique. On a coutume de se représenter la révolution comme ce moment d'assaut au pouvoir politique suivi de l'instauration d'une nouvelle constitution, de nouvelles institutions. Dans un style alerte, plus proche de L'insurrection qui vient que d'À nos amis, le Comité Invisible montre ici que l'on ne peut rien comprendre à ce qui s'est passé de décisif dans le mouvement contre la loi « travaille ! », comme à ses ramifications futures, si l'on n'adopte pas une autre idée de la révolution,

  • Patricia Sorel est maître de conférences en histoire à l'Université Paris Nanterre et membre du Centre d'Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines (Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines). Spécialiste d'histoire du livre, elle a notamment publié La Révolution du livre en Bretagne, 1780-1830 (PUR, 2004), Plon : le sens de l'histoire, 1833-1962 (PUR, 2016), Napoléon et le livre. La censure sous le Consulat et le Premier Empire (1799-1815) (PUR, 2020) et a codirigé l'Histoire de la librairie française (éd. du Cercle de la Librairie, 2008).

  • Le Consulat de Bonaparte ; la fabrique de l'Etat et la société propriétaire : 1799-1804 Nouv.

    Le Code civil, le Conseil d'État, la Légion d'Honneur, les préfets, les lycées...ces institutions familières ont en commun d'avoir été créées, refondées ou redéfinies sous le Consulat, le régime qui est issu du coup d'État de Bonaparte (1799) et auquel succède l'Empire (1804). Alors que le pouvoir législatif était le coeur de la Révolution française, il est laminé en 1799 et remplacé par un pouvoir exécutif omnipotent, concentré dans les mains d'un homme qui en fait sa chose. La centralisation administrative, telle que nous nous la représentons aujourd'hui, prend sa source dans la dictature de Bonaparte . Elle rompt avec la logique « décentralisatrice » mise en oeuvre depuis 1789 et renforcée par le Gouvernement révolutionnaire en l'an II. Aussi, ce que l'on nomme abusivement « le centralisme jacobin » devrait être désigné comme le « centralisme bonapartiste ». Le processus de centralisation s'accompagne d'une confiscation de la démocratie. Les décisions prises sont hors du contrôle du peuple, alors qu'il est prétendu souverain. L'administration se substitue alors à la politique, le fonctionnaire remplace l'élu et le citoyen est réduit au statut d'administré. Les experts choisis par Bonaparte sont les seuls habilités à définir l'intérêt général et les politiques censées l'incarner. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen disparaît et la référence à la république, de plus en plus formelle, n'a pour seule fonction que de légitimer le régime. L'ordre social repose sur le propriétaire qui a le « droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue », le patron dominant ses ouvriers, le mari sa femme et le père ses enfants. La dictature de Bonaparte entend « dépolitiser » la nation et s'appuie sur la surveillance policière et la mise en place d'un régime où la liberté de la presse n'est plus qu'un mot. Le Concordat avec le Pape « recléricalise » la France et fait des prêtres les auxiliaires du pouvoir. Le culte du Chef de l'État et les valeurs militaires de l'ordre, de l'obéissance et de l'honneur sont érigés en culture politique dominante. A l'extérieur, le Consulat de Bonaparte est marqué par la construction d'une hégémonie autoritaire sur les peuples « libérés » par les armées françaises (Hollande, Suisse, Italie du Nord, Allemagne rhénane) et par une réaction coloniale sanglante en Guadeloupe et à Saint-Domingue, accompagnée du rétablissement de l'esclavage en 1802. Aujourd'hui, la société propriétaire et les stigmates « bonapartistes » de la Constitution de la Ve République - la monarchie républicaine, la « verticalité du pouvoir », le législatif marginalisé - suscitent la critique et interrogent la nature de notre « démocratie » et ses dysfonctionnements.

  • Silvia Federici, dont le nom a déjà un fort écho en France depuis le succès du volumineux Caliban et la sorcière (Entremonde, 2014) propose ici une lecture inédite des rapports sociaux de domination, en faisant le choix de décentrer le regard par rapport aux domaines traditionnels de la critique sociale, à savoir le salariat et l'économie marchande.
    Bien informée par sa grande fresque historique de la chasse aux sorcières à l'aube du capitalisme, Federici voit dans la famille et le contrôle de la sexualité, de la natalité, de l'hygiène et des populations surnuméraires (exclus, migrants et migrantes), la véritable infrastructure de la sphère productive.
    Comment en effet faire tourner les usines sans les travailleurs bien vivants, nourris, blanchis, qui occupent la chaîne de montage ?
    Loin de se cantonner à donner à voir le travail invisible des femmes au sein du foyer, Federici met en avant la centralité du travail consistant à reproduire la société (sexualité, procréation, affectivité, éducation, domesticité) et historicise les initiatives disciplinaires des élites occidentales à l'égard des capacités reproductrices des hommes et des femmes. De ce fait, la lutte contre le sexisme n'exige pas tant l'égalité salariale entre hommes et femmes, ni même la fin de préjugés ou d'une discrimination, mais la réappropriation collective des moyens de la reproduction sociale, des lieux de vie aux lieux de consommation, ce qui ne va pas sans la fin du capitalisme et de la production privée - production et reproduction étant irréductiblement enchâssées.
    Ce livre constitue un essai court et percutant qui propose une lecture féministe, critique et exigeante de Marx, sans aucun prérequis en philosophie ou sciences économiques ; cet essai permet en outre de saisir avec rigueur la scansion historique du capitalisme patriarcal, ou encore les débats au sein du mouvement ouvrier sur l'horizon stratégique du féminisme.

  • Que veut dire « vivre sans institution » ?
    Tout processus de destitution n'impliquet- il pas de réinstituer quelque chose ?
    Le slogan « soyons ingouvernables » contient-il, au-delà du cri de ralliement, la formule d'une vie sans police, sans économie, sans travail, sans pouvoir ?
    Dans cet échange vif avec Eric Hazan, Lordon fait d'abord oeuvre de clarification et de définition, « pour éviter les malentendus inutiles », et ouvre un débat stimulant avec quelques-unes des thèses les plus fortes du Comité invisible.

  • à nos amis

    Comité Invisible

    • Fabrique
    • 21 Octobre 2014

    En 2007, nous publiions L'insurrection qui vient. Un livre qu'on a aujourd'hui fini d'associer à « l'affaire Tarnac », en oubliant qu'il était déjà un succès en librairie avant que les médias et la ministre de l'intérieur de l'époque, Michèle Alliot-Marie, ne s'en emparent en 2008, garantissant pour de bon sa promotion à grand échelle.
    Car il ne suffit pas qu'il soit versé dans son intégralité à un dossier d'instruction antiterroriste pour qu'un livre se vende, encore faut-il que les vérités qu'il articule touchent les lecteurs par une certaine justesse. Or il faut bien admettre que nombre des affirmations du Comité Invisible se sont vues confirmées depuis, en commençant par la première et la plus essentielle : le retour fracassant du fait insurrectionnel. Depuis 2008, il ne se passe pas un trimestre sans qu'une révolte de masse ou un soulèvement menant à la destitution du pouvoir en place ne viennent mettre à mal nos illusions sur la stabilité de ce monde. Qui aurait parié un kopeck, il y a sept ans, sur le renversement de Ben Ali ou de Moubarak par la rue, sur le soulèvement de la jeunesse au Québec, sur le réveil politique du Brésil, sur des incendies à la française dans les banlieues anglaises ou suédoises, sur la constitution d'une commune insurrectionnelle en plein coeur d'Istanbul, sur un mouvement d'occupation des places aux États- Unis ou sur une révolte comme celle qui s'est étendue à tout le territoire grec en décembre 2008 ?
    Si ce fut la suite des événements qui conféra son caractère subversif à L'insurrection qui vient, c'est l'intensité du présent qui fait d'À nos amis un texte éminemment plus scandaleux. On ne peut se contenter de célébrer l'onde insurrectionnelle qui parcourt présentement le monde, tout en se félicitant de l'avoir senti poindre avant les autres, sans s'étendre sur le caractère composite, et parfois franchement équivoque, de certains soulèvements. Ce dont il s'agit aujourd'hui pour le Comité Invisible, c'est plutôt cerner et prendre à bras le corps les difficultés, les impasses et les embûches que rencontre ce mouvement mondial qui n'a pas de nom, mais qui fait tout trembler. Comment faire pour que les insurrections ne s'étranglent pas au stade l'émeute ? Quelles sont les stratégies adverses et les moyens de les déjouer ? Sommes-nous bien sûrs d'avoir saisi le type de gouvernementalité qui nous fait face ? Quelle part de la tradition révolutionnaire faut-il laisser derrière nous pour pouvoir à nouveau envisager une victoire ? Et d'ailleurs, en quoi consisterait une « victoire » ?
    Durant les sept années qui séparent L'insurrection qui vient d'À nos amis, les agents du Comité Invisible ont continué de lutter, de s'organiser, de se porter aux quatre coins du monde là où il s'embrasait, de débattre avec des camarades de toute tendance et de tout pays. À nos amis est ainsi écrit au ras de ce mouvement général, au ras de l'expérience. Ses mots émanent du coeur des troubles et s'adressent à tous ceux qui croient encore suffisamment en la vie pour se battre.
    À nos amis se veut un rapport sur l'état du monde et du mouvement, un écrit essentiellement stratégique et ouvertement partisan. Son ambition politique est démesurée : produire une intelligibilité partagée de l'époque, en dépit de l'extrême confusion du présent.
    À cette fin, sa sortie est organisée simultanément, sous différents formats, sur quatre continents et en sept langues.

  • Confrontant l'histoire des luttes passées à l'immense défi du réchauffement climatique, Andreas Malm interroge un précepte tenace du mouvement pour le climat : la non-violence et le respect de la propriété privée. Contre lui, il rappelle que les combats des suffragettes ou pour les droits civiques n'ont pas été gagnés sans perte ni fracas, et ravive une longue tradition de sabotage des infrastructures fossiles. La violence comporte des périls, mais le statut nous condamne. Nous devons apprendre à lutter dans un monde en feu.

  • Partout, ça se rebiffait. Les années 1970, a-t-on dit à droite et à gauche, du côté de Samuel Huntington comme de Michel Foucault, ont été ébranlées par une gigantesque « crise de gouvernabilité ».
    Aux États-Unis, le phénomène inquiétait tout particulièrement le monde des affaires, lui qui était mis en cause de toutes parts, confronté simultanément à des indisciplines ouvrières massives, à une « révolution managériale » réelle ou supposée, à des mobilisations écologistes inédites vécues comme des « attaques sur la libre entreprise », à l'essor concomitant de nouvelles régulations sociales et environnementales, et - racine de tous les maux - aux ravages de ce que Friedrich Hayek fustigeait alors comme une « démocratie sans limite ».
    C'est à cette occasion que furent élaborées, par réaction, dans un mouvement de contre-offensive multiforme face à cette vague de révolte généralisée, de nouvelles tactiques politiques destinées à l'endiguer et à la neutraliser, de nouveaux arts de gouverner encore actifs aujourd'hui - une nouvelle gouvernance capitaliste dont ce livre propose de retracer, en faisant le récit des conflits qui en constituent les sources, l'histoire philosophique.

  • Sans doute faut-il préciser l'objet qui donne son titre à ce livre. Le temps du paysage ici considéré n'est pas celui où l'on a commencé à décrire dans des poèmes ou à représenter sur des murs des jardins fleuris, de sombres forêts, des montagnes majestueuses, des lacs paisibles ou des mers agitées. Il n'est pas non plus celui de la naissance et des transformations de ce mot ou de ses équivalents dans d'autres langues. Il est celui où le paysage s'est imposé comme un objet de pensée spécifique. Cet objet de pensée s'est constitué à travers des querelles concrètes sur l'aménagement des jardins, des descriptions minutieuses de parcs ornés de temples à l'antique ou d'humbles sentiers forestiers, des récits de voyages à travers lacs et montagnes solitaires ou des évocations de peintures mythologiques ou rustiques. Et ce livre en suivra les détours. Mais ce qui se forme à travers ces récits et ces querelles, ce n'est pas simplement le goût pour un spectacle qui charme les yeux ou élève l'âme. C'est l'expérience d'une forme d'unité de la diversité sensible propre à modifier la configuration existante des objets de pensée et des notions propres à les penser. Le temps du paysage est celui où l'harmonie ou la dysharmonie présentée par les jardins aménagés ou par la nature sauvage contribue à bouleverser les critères du beau et le sens même du mot art. Ce bouleversement en implique un autre qui affecte le sens d'une notion fondamentale, dans l'usage commun comme dans la réflexion philosophique, celle de nature. Or on ne touche pas à la nature sans toucher à la société qui est censée obéir à ses lois. Et le temps du paysage est aussi celui où une certaine harmonie du spectacle des champs, des forêts ou des cours d'eau s'avère propre à métaphoriser l'ordre qui convient aux sociétés humaines.

  • Les nuages de gaz lacrymogènes et les détonations incessantes composent l'atmosphère désormais habituelle des manifestations en France : des ZADs aux campus, des quartiers populaires aux cortèges syndicaux, toute expression d'une opposition collective à l'Etat expose aujourd'hui à la violence des armes non létales. Alors qu'un nouveau palier a été franchi avec la répression du mouvement des Gilets jaunes, ce livre propose une analyse critique du recours massif à l'arsenal non létal, principal pilier du maintien de l'ordre à la française.
    Les premiers chapitres s'appuient sur une typologie historique, depuis la matraque aux armes sonores, en passant par les multiples grenades, gaz et lanceurs de balles de défense, d'où il ressort que : 1) le développement de cet attirail se présente toujours comme une solution purement technologique à une crise de légitimité ; 2) l'écart est saisissant entre les prescriptions des fabricants et la pratique policière : bien que conçues comme des armes défensives, permettant de maintenir à distance un adversaire, les forces de l'ordre en font un usage offensif, disproportionné, terrorisant voire tortionnaire - et parfois létal, comme l'exemplifient dramatiquement les décès de Rémi Fraisse, Zineb Redouane et Steve Maia Caniço.
    Ceci n'empêche pas l'Etat et les industriels du secteur d'employer la rhétorique humanitaire pour booster un marché juteux tourné vers l'exportation (chapitre III). L'opacité des contrats et l'intraçabilité des armes jettent l'ombre sur l'utilisation de matériel de fabrication française par des régimes dictatoriaux : le gaz lacrymogène français d'Alsetex et les Flash-Balls de Verney-Carron ont ainsi servi à réprimer les populations au Bahreïn, en Tunisie et au Congo.
    L'intensification de la répression "non létale" a engendré de nouvelles pratiques d'autodéfense populaire, qui font l'objet du chapitre suivant : de la recension des blessés et leur politisation à travers des appels au désarmement de la police, à la protection des manifestants via un équipement de circonstance, l'activité des streets medics, la solidarité et l'inventivité au sein des cortèges, etc.
    Paul Rocher montre comment ces pratiques sont en retour criminalisées par l'Etat. L'ultime chapitre replace l'usage des armes non létales dans le cadre d'un durcissement autoritaire de l'Etat qui cherche à imposer complètement son agenda néolibéral, longtemps freiné par la résistance populaire. Le recours à un arsenal d'origine militaire pour régler les conflits politiques domestiques, loin de correspondre à un adoucissement du maintien de l'ordre, apparaît ici comme le corollaire de la suspension des procédures démocratiques en France.

  • Police

    Collectif

    • Fabrique
    • 18 Septembre 2020

    La police, un sujet omniprésent sur lequel, à force, on ne sait plus trop quoi penser.
    Ce livre, qui ne prétend pas à l'objectivité, donne le point de vue de quelques individus qui ont eu « maille à partir », comme on dit, avec les forces de l'ordre.
    David Dufresne qui suit depuis longtemps les violences policières, résume ce qu'il a vu, subi, et entendu. Julien Coupat explicite le sens du mot d'ordre « Tout le monde déteste la police », il montre qu'il s'agit plus que d'un cri d'instinct, que ce slogan a valeur tactique. Eric Hazan au contraire reste (très minoritairement) convaincu que seul le basculement de la police peut transformer l'émeute en mise à bas du système : il préconise le mot d'ordre opposé : « La police avec nous ! ». Antonin Bernanos, militant antifasciste, met en évidence les connivences et les alliances objectives entre l'institution policière et l'extrême droite ; Amal Bentounsi, évoquant sa bataille judiciaire pour faire condamner les policiers meurtriers de son frère Amine Bentounsi, donne à voir la façon dont le racisme d'État a pu appuyer l'ascension inexorable et incontestée du pouvoir policier dans tous les pores du champ social.
    Enfin Frédéric Lordon examine la menace d'affranchissement sauvage, inhérente aux institutions de la violence d'État, menace d'entraîner la police dans un devenir corps-étranger au sein du corps politique, sous les oripeaux du « monopole de la violence légitime ».

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