Conference

  • Dès sa parution en 1940, Giuseppe Capograssi souligne l'intérêt de cet essai sur Leopardi : « C'est, de l'intérieur, une exploration et une reconstruction complètes de cette pensée organique, comme jamais on ne l'avait tentée ». Le premier, Tilgher a su reconnaître l'existence d'une « philosophie de Leopardi », alors même que les voix de l'époque les plus autorisées, à la suite de Benedetto Croce, lui refusaient cette dimension. Il le fait - au sommet de sa maturité et de son propre cheminement philosophique - dans un ouvrage d'une grande élégance d'écriture ; un voyage captivant, pas à pas, dans la pensée leopardienne, selon les étapes que constituent les grands thèmes de la réflexion du poète de Recanati. Et ces thèmes sont toujours les nôtres.

  • L'anthologie de poèmes de Biagio Marin (1891- 1985) proposée à partir des trois volumes des Chants de l'île fait exister en langue française les poèmes d'un auteur de ce « carrefour capital » que furent Trieste et sa région. Ces poèmes délivrent une remarquable vision de l'existence, entre drame et apaisement, interrogeant inlassablement, dans Les Litanies de la Madone, les recès et l'actualité possible d'une figure tutélaire de la tradition italienne depuis Dante. L'édition, bilingue, donne aussi à voir et à entendre le dialecte gradese dans lequel Biagio Marin a choisi d'écrire la plupart de ses poèmes.
    Ce volume voudrait inviter le public français à découvrir un auteur majeur, trop peu traduit jusqu'ici, dont l'aura poétique et intellectuelle a été saluée par des esprits aussi divers que Pier Paolo Pasolini, Carlo Arturo Jemolo, Giuseppe Prezzolini ou Claudio Magris.
    L'ouvrage ne se contente donc pas de faire exister en français des éléments importants d'une oeuvre protéiforme ; son ambition est plus grande, celle d'une introduction décisive à un auteur d'exceptionnelle qualité.
    Les poèmes recueillis sont précédés d'une préface d'Edda Serra, spécialiste de l'écrivain de Grado, et suivis d'une importante étude du traducteur, Laurent Feneyrou, qui présente toutes les facettes de l'oeuvre et situe l'itinéraire propre de l'auteur dans le contexte de ce qu'on pourrait appeler les marches de la « Mitteleuropa ».

  • Réflexion politique de l'après-guerre, il laisse aussi, avec oeuvre littéraire où se savoure la fine pointe de l'élégance Toscane. Cette manière d'autobiographie est plus qu'un merveilleux livre de souvenirs d'enfance ; sous l'émotion contenue, ce voyage à travers le paysage toscan de villages où, enfant, l'auteur passait l'été, donne à la réflexion sur le sens de l'histoire et la responsabilité qu'elle exige sa mesure la plus intimement vécue.

  • Salvatore Satta (1902-1975) ne fut pas seulement l'auteur de ce que George Steiner considère comme l'un des plus grands romans du XXe siècle, Le Jour du jugement. Il laisse aussi derrière lui une oeuvre considérable de juriste et d'observateur aigu de son temps.
    Ces deux volumes entendent donner au public français l'idée de cette oeuvre majeure : ils lui permettront de mesurer l'ampleur des domaines abordés, du droit à la politique, de la critique sociale à la spiritualité, selon la guise ironique et savoureuse de celui qui savait que « l'avertissement de Socrate » n'est jamais écouté...
    Grand préfacier, Satta a écrit des textes acérés sur le droit, le procès, le jugement - notion qu'il fonde à nouveaux frais, notamment en matière de littérature -, ainsi que de nombreux articles pour des quotidiens et la revue qu'il fonda et rédigea seul, où l'on trouvera un témoignage de ses qualités d'écrivain et de polémiste :
    Satta souhait en effet traduire pour le grand public, sans rien brader de son exigence, les concepts juridiques et philosophiques les plus rigoureux à l'occasion des éléments d'actualité entre lesquels la pensée se devait de veiller, dans les agitations du siècle, à un certain discernement ; telle est la matière du premier volume.
    Le second présente l'intégralité de la correspondance de l'auteur avec celui qui deviendra le soutien amical des dernières années, le grand juriste Bernardo Albanese : cette correspondance, où l'on pourra lire un portrait civil particulièrement pénétrant des années d'après 1968, mais aussi découvrir un itinéraire spirituel et littéraire (contemporain de la rédaction du Jour du jugement) d'une rare profondeur, est inédite en Italie.

  • Depuis 1942, Virgilio Giotti (1885-1957) est sans nouvelles de ses fils, partis pour le front russe. De 1946, date à laquelle il apprend tardivement leur mort, à 1953, il consigne sa douleur dans un carnet ; ses amis en découvriront l'existence lors de sa publication posthume en 1959 sous le titre de Notes inutiles, que Pasolini tiendra pour un chef-d'oeuvre du XXe siècle. La passion de ces notes est l'amour des fils.
    Claudio Magris nous rappelle qu'« un des plus hauts passages de l'Iliade (et donc de la littérature mondiale) est celui où Hector joue avec son fils Astyanax, rêvant qu'il devienne plus grand que lui et voyant en lui la réalité fondamentale de sa vie. Mais cette très grande scène d'Homère a eu peu de suites. Rares sont les fils, dans la littérature universelle, et les sentiments qu'ils suscitent n'ont pas trouvé de représentation à la mesure de leur importance dans la vie des hommes. (.) Rares les pères qui ont écrit sur leurs fils. » Giotti, poète des humbles, des vaincus, de l'éthique de la pauvreté, de la beauté simple du monde, de la solitude essentielle, des douleurs universelles de l'homme, mais, plus encore, de la maison, de ceux qui l'habitent, de la pure et sereine joie d'être avec les siens, fait partie, avec Notes inutiles, de ces rares et bouleversantes exceptions.

  • C'est ici le récit de tout un long été passé à des époques différentes dans une maison de la montagne sicilienne, de la fin d'un printemps au début d'un hiver. On arrive au petit village à dos de mulet, et pourtant tout un vaste monde, physique et moral, est renfermé dans ce peu d'horizon. Le paysage, avec sa vie, ses joies et ses tragédies, est décrit avec une sagesse si sobre et incisive que la plus parfaite évidence nous en est donnée. Les événements qui s'y déroulent sont racontés avec l'ampleur et la richesse d'une synthèse, sans la moindre présence indiscrète de l'auteur. Mais surtout, les types qui peuplent ce pays sont modelés comme les protagonistes d'un bas-relief grandiose : figures sculpturales d'une vie profonde, tout comme l'incendie d'une forêt, la fête d'un village, le sort des arbres - autant de drames où vibre une passion intense retenue par le sentiment presque immobile d'une donnée primitive. Chacun des trente chapitres de ce livre est une oeuvre d'art qui semble ne pas appartenir à la littérature en prose, mais à la peinture ou à la sculpture, à la musique ou à la poésie tout ensemble.

  • Guerre dans le Val d'Orcia, journal que tient Iris Origo en 1943-1944, relate un épisode dramatique de la bataille de Florence.
    Iris Origo avait recueilli dans son domaine de La Foce en Toscane des enfants réfugiés des villes du nord prises sous les bombardements ; mais les Allemands sont aux portes, sont dans la propriété même, et il lui faut conduire les enfants en lieu sûr, alors que la bataille fait rage. Cet épisode, point culminant du livre, s'accompagne de toutes les observations qu'Iris Origo fait de l'Italie jour après jour.
    Elles permettront au lecteur de s'instruire des drames trop peu connus en France qui se sont joués au moment de la chute de Mussolini, et de mesurer la confusion générale qui s'empare alors de l'Italie. Le quotidien saisi sur le vif offre, dans sa fraîcheur, un contraste saisissant avec la gravité des événements. Au coeur de la tragédie, une leçon heureuse d'humanité et de dignité discrète.

  • "enfin commence, mais commence seulement, la réparation d'une négligence scandaleuse, qui a hissé presque totalement dans l'ombre l'oeuvre d'un poète de la Suisse italienne, âgé aujourd'hui de 90 ans.
    Honte à nous tous, critiques et poètes d'ici. Mais passons. Et puissent très bientôt d'autres poèmes de Remo Fasani être traduits, avant tout les plus accomplis peut-être, ces Novénaires écrits par un poète déjà presque octogénaire. Ce grand connaisseur de Dante et grand lecteur de Hôlderlin a compris très tôt que la poésie serait pour lui la tâche à la fois la plus haute et la plus humble. Aussi est-il resté étranger au tapage des avant-gardes comme aux proclamations trop souvent simplificatrices des poètes dits "engagés".
    Ce fils de paysan a peut-être appris l'essentiel, dès l'enfance, en maniant le grand râteau de bois dans l'herbe des alpages, compagnon des bêtes et des plantes, soumis aux saisons, lié en profondeur i l'indéchiffrable univers. Poète, il n'a pas cessé de vouloir dire ce monde, donc d'abord se taire, être inépuisablement attentif ; se taire pour pouvoir dire la pluie, la neige, les crépuscules, la brume, dans le grave enclos des montagnes ; et recueillir tous ces moments de halte et de silence, parfois angoissés, afin que s'en élève le chant le plus vrai" - Philippe Jaccottet.

  • Il y a peu de livres offrant la même capacité de secret et de sourire que Les Falaises de San Lazzaro. Voici la description amusée de l'activité déployée par l'auteur, il y a près de cent ans, pour transformer les falaises sur lesquelles s'achève sa propriété de campagne à Montepulciano, au coeur de la Toscane, en une sorte de jardin anglais - gageure qui donne lieu à un récit humoristique plein de fraîcheur. Le lecteur y trouvera le portrait précieux d'un moment et d'un lieu de l'Italie, mais aussi celui d'une secrète mélancolie habitant l'âme toscane sous l'étrange pudeur de l'humour. Les Falaises de San Lazzaro sont le premier ouvrage de l'auteur traduit en français.

  • C'est un repos étonnant que goûtera le lecteur avec ces souvenirs d'une enfance à Venise à la fin du XIXe siècle : tout y est incroyablement calme, comme si le souvenir de la guerre contre l'Autriche, puis du rattachement au Royaume d'Italie, s'était estompé ; rien, aucun bruit, ne vient troubler l'écoulement paisible de la vie d'un palais sur le Grand Canal. - Pourtant, dans la description sereine et amusée que fait un enfant d'une grande famille juive de Venise, les Picherle-Rosselli, se devinent le souvenir troublé du Ghetto - une réalité qui a pris naissance dans la Sérénissisme -, l'interrogation sur la signification d'un mot, « juif », et la tristesse admirablement discrète et maîtrisée de l'adulte qui écrit ses souvenirs en ayant vu le siècle suivant lui infliger la pire des épreuves : car Amelia Rosselli perdit ses trois fils, l'aîné au début de la Grande Guerre, et les deux autres en 1937, après le confinement et l'exil, assassinés en France sur l'ordre de Mussolini, alors qu'ils incarnaient le combat de la résistance contre le fascisme. Et elle aussi connut l'exil.
    Amelia Rosselli (1870-1954) ne fut pas seulement une grande figure de l'épreuve, du courage et de la droiture ; elle ne fut pas seulement la mère de Carlo et Nello Rosselli, qui résument à eux seuls le sursaut italien contre toute forme d'oppression : elle fut aussi un grand écrivain, tout d'élégance et d'émotion contenue.

  • Voici 15 conférences, discours ou préfaces rédigés par Piero Calamandrei de 1921 à 1956.
    Qu'il s'agisse des difficultés de l'enseignement au sortir de la Première Guerre, de l'histoire de la Résistance clandestine sous le fascisme ou de celle de la Résistance armée après 1943, des droits sociaux à inventer après la Libération pour donner aux droits politiques de n'être pas seulement des mots, de la relation essentielle entre l'école et la conscience civique, de la désobéissance à l'Etat quand celui-ci ne respecte pas les lois qu'il a lui-même promulguées, l'avocat et le juriste que fut Piero Calamandrei propose dans des pages d'une rare qualité de style, d'analyse et d'émotion une ardente leçon de probité et de droiture capable d'inspirer aujourd'hui des interrogations décisives : ne pas se démettre, ne pas "désister", mais, dans le souci de la cohérence entre pensée et action, faire de la communauté politique, par l'éducation et le sens de la justice, le lieu où s'incarnent la conscience morale et les devoirs de l'homme.

  • Profundis, à la manière nietzschéenne des Considérations inactuelles, ce que l'homme a dû devenir pour rendre possibles en Italie vingt ans de fascisme, des aventures guerrières aberrantes, une défaite désastreuse, et l'issue d'un conflit tournant à la guerre civile.

    Dans cet ouvrage sans équivalent, à la fois essai, récit, méditation autobiographique, mémoires, historiographie, Satta forge les instruments acérés d'un examen de conscience de l'homme occidental. La littérature déploie ici toute sa puissance de jugement. "Des profondeurs de l'homme avaient jailli durant le conflit des forces effrayantes, mais des forces plus effrayantes encore avaient jailli de la paix" : livre inclassable, où la réflexion la plus lucide côtoie le drame et l'ironie, où l'histoire et les hommes sont passés au crible de la vie vécue et des exigences de la conscience, loin des idéologies et des mythes rassurants des démocraties naissantes.

  • Voici le portrait amoureux d'une ville où l'auteur est né, et qui incarne t ses yeux toute la puissance harmonieuse et mesurée de la civilité. Au lendemain de la guerre où Florence a souffert, le grand juriste, écrivain et homme politique que fut Piero Calamandrei décrit les visages secrets, l'itinéraire de l'histoire et des lieux par quoi Florence oppose aux vicissitudes du monde la permanence de sa profonde humanité.

  • "Il n'existe pas de folie dépourvue de signification et les gestes que les gens ordinaires et mesurés considèrent comme d'un fou impliquent le mystère d'une souffrance que les hommes n'ont pas écoutée, n'ont pas recueillie".
    Cette souffrance, L'autre vérité veut la recueillir et l'écouter ; dans un récit limpide et implacable, la poétesse Alda Merini, disparue le 1er novembre 2009, nous dit ce qu'était l'internement psychiatrique dans les années 60 et 70, qu'elle a elle-même vécu dans le plus profond abandon. La poésie de ces pages vaut comme une arme au service d'un " esprit d'enfance (...) qui ne pourra jamais être perverti par personne ", une arme pour ne pas sombrer, pour réinventer l'espoir d'être aimé.
    Voici l'un des plus grands textes littéraires mettant en scène la folie.

  • Plus que tout autre philosophe - ce qui fait, en somme, ce qu'on peut appeler sa marque de fabrique - Giuseppe Capograssi accorde au monde concret où nous vivons la plus grande attention. Or, l'instance la plus visible à laquelle ce monde concret est confronté, qui l'oblige et le libère à la fois, notamment par la contrainte de la loi et du droit, mais aussi par l'invitation que la loi et le droit lui font à développer sa pleine humanité, c'est l'État.
    La question de l'État constitue l'intérêt initial et constant de Giuseppe Capograssi ; son oeuvre débute et s'achève par deux études consacrées à l'État.
    Sa thèse de laurea, soutenue en novembre 1911, portait sur « l'État et l'histoire » ; sa première étude systématique - le livre que nous présentons ici - dédiée à Vittorio Emanuele Orlando, est l'Essai sur l'État (1918), que suivent, attentifs à tout ce qui touche les aspects philosophico-politiques et juridico-constitutionnels de l'État, les Réflexions sur l'autorité et sa crise* (1921) et La nouvelle démocratie directe (1922). Giuseppe Capograssi consacre encore à la question de l'État, outre trois essais monographiques dont le dernier est inachevé, La signification de l'État contemporain (1942), Considérations sur l'État (posthume, 1958), Fragment sur l'État (idem), des réflexions approfondies dans d'autres textes de philosophie juridique et morale - les livres Analyse de l'expérience commune* (1930), Études sur l'expérience juridique (1932), Introduction à la vie éthique* (1953), et les essais Le droit après la catastrophe (1950), L'ambiguïté du droit contemporain (1953), Sur quelques besoins de l'individu contemporain* (1955 ; les textes marqués d'un astérisques ont été publiés par les Éditions de la revue Conférence en 2012 et 2013).
    Autant dire que la question de l'État traverse l'ensemble de l'oeuvre de Giuseppe Capograssi. - Mais on voit poindre, dans cet Essai sur l'État, non seulement le noyau essentiel de ce qui sera développé plus tard dans d'autres textes décisifs, mais toutes les raisons de l'attention aux réalités les plus manifestes, les plus concrètes, et cependant les moins prises en considération par la réflexion philosophique en matière politique. L'État est d'abord un fait, et c'est ce fait que Capograssi éclaire ; et ce fait se révèle différent selon qu'il est envisagé par « la conscience empirique » ou par la « science », notamment idéaliste. C'est ainsi que Capograssi est amené à en faire la généalogie à la fois conceptuelle et historique, au prix d'une analyse des grands textes de Vico, à commencer par le De uno - Vico qui ne deviendra pas chez lui un inspirateur parmi d'autres, mais la matière même qui lui permettra, devant l'évidence historique des existences, de trouver sa propre philosophie. Il y a ici des pages admirables sur Vico - et des aperçus fulgurants sur l'État grec, sur Rome, et la révolution opérée par le christianisme sur l'idée d'État et celle d'autorité - concept et réalité majeurs chez Capograssi.
    Une riche préface écrite spécialement pour ce livre par Stefano Biancu (cf.
    Indications biobibliographiques ci-dessous) et traduite par le même traducteur, éclaire cette notion d'autorité chez l'auteur, et permet de mettre en perspective les grands textes de Capograssi consacrés à cette question à partir de l'Essai sur l'État, jusqu'aux textes plus tardifs repris dans ce volume, La signification de l'État contemporain (1942), Considérations sur l'État (posthume, 1958), Fragment sur l'État (idem) ; le lecteur sera donc invité à jeter un regard renouvelé sur les 4 volumes que les Éditions ont publiés à ce jour dans la collection des OEuvres de Giuseppe Capograssi.

  • La certitude du droit et le culte de la légalité sont les armes que le juriste, au lendemain de l'invasion de la Pologne par l'armée nazie, oppose au déchaînement de l'arbitraire et de la force infondée. Dans les années obscures de la guerre et de la dictature fasciste, Piero Calamandrei s'interroge : « Quel est le droit ? Celui du vainqueur ou celui du vaincu ? Le droit de celui qui veut maintenir ses propres lois, ou le droit de celui qui veut instaurer un ordre nouveau à la place des lois abattues ? » Dans cette conférence passionnée que Calamandrei prononce en janvier 1940, on voit en toute netteté se dessiner la ligne de démarcation entre politique et science juridique, « droit libre » des totalitarismes et tradition juridique romaine.
    Qui fait la loi ? Que fait-on de la loi ? Est-elle disponible pour l'État ? Est-elle la propriété du juge ou de la conscience individuelle, qui pourraient à chaque instant la modifier, selon les caprices de l'opinion, de l'histoire, de l'intérêt ou de la volonté partisane ?

  • Deux textes, l'un de 1915, l'autre de 1912, forment la matière de ce livre. Ce sont les plus personnels de l'auteur, par ailleurs salué comme l'un des plus fins critiques littéraires de sa génération. Mais il ne s'agit plus de critique littéraire : il s'agit, devant l'événement dramatique des guerres (le conflit libyen, puis la Grande Guerre), de savoir dire à la fois l'immensité et la petitesse de toute vie, dans ce suspens de l'existence, dans cette vacance de l'esprit confronté à une dimension dont il n'a pas la mesure. Un « homme de lettres » s'interroge : qu'est-ce que la littérature dans un tel suspens ? Que peut-elle dire qui n'en accuse pas la vanité, alors même que l'on croit ardemment en elle ? Comment peut-on écrire l'histoire de l'immense, et qu'aura-t-on compris des vies ? L'expérience propre de Renato Serra lui fait dans le même temps aimer et accuser la littérature et l'histoire, tentatives nécessaires et vaines pour dire l'ampleur insaisissable de ce qui est. Rarement une langue aura été tout ensemble aussi sobre et aussi somptueuse pour signifier la vanité de toutes choses, y compris la guerre, qui ne change rien à l'énigme de vivre ou de mourir, et leur beauté éperdue. L'auteur trouvera la mort à 31 ans, dans une tranchée de Podgora, le 20 juillet 1915, alors que l'Italie vient à peine d'entrer en guerre. Les deux textes ici présentés sont les premiers de l'auteur à être traduits en français.

  • Ton prochain Nouv.

    Ton prochain est une collection de quatorze moralités, ou, si l'on préfère, de petites méditations, mais légères et conversées, sur le rapport entre chacun de nous et « les autres ». La problématique des contacts, des sentiments et des échanges entre nous et notre prochain - complexe et insondable, parfois dramatique, parfois douce, et toujours difficile et exigeante -, l'auteur la parcourt d'une touche rapide et agile, aussi riche et profonde qu'amusée. Jeunes et vieux, pauvres et riches, blancs et noirs, supérieurs et inférieurs, parents, amis et amoureux sont réexaminés à la loupe de ce mot solennel et usé, « prochain », qui dans ces pages se libère de toute rhétorique prédicative et de tout conceptualisme abstrait pour simplement nous inviter, avec un timbre tantôt subtil, tantôt passionné, à appliquer dans le détail des jours un précepte qu'on croit rebattu sans en avoir savouré toutes les conséquences : « Va, et toi aussi fais-en autant. » Le texte est suivi de la traduction du testament enregistré que l'auteur adressait à ses enfants à la veille de sa mort, où il récapitule avec une grande simplicité et une rare authenticité ce que « la vie » et la littérature sont à ses yeux.
    En ces temps si particuliers, il est utile de se pencher sur les conditions et les exigences de la « proximité »...

  • Publiées en 1921, les Réflexions sont nées de l'exigence de comprendre d'un point de vue philosophique et politique la crise profonde qui secoue la société européenne après la Première Guerre mondiale.
    Pour Capograssi, l'autorité est, à la lumière de l'enseignement de Vico, le moment où le monde humain prend naissance, le principe qui donne consistance à l'action de l'individu et légitimité à l'État. L'autorité n'agit dans la société comme ferment d'unification que dans la mesure où elle est le résultat de l'activité libre et spontanée des individus et des forces sociales : elle se distingue du système de contraintes qui aboutit au pouvoir de l'État.
    Capograssi reprend dans une synthèse originale la genèse et le développement de la philosophie moderne et contemporaine, et interroge les liens entre religion, philosophie, éthique, droit, économie et politique. Conformément à ce qui deviendra sa « marque de fabrique », il part de la considération attentive de l'action de l'individu pour résoudre et dépasser le dangereux primat de la pensée des philosophies antérieures, notamment hégéliennes, qui risquent de prendre leur conception de la réalité pour la réalité même ; il faut au contraire retrouver le concret dans la spéculation, c'est-à-dire « expliquer et concevoir ce que les hommes font et créent ».
    En 1921, Capograssi annonce que le « mal obscur » de la société contemporaine est la « nouvelle tyrannie », l'État comme fait, l'État comme force, l'État autoritaire, qui est en réalité la négation de l'autorité. L'analyse de la genèse et de l'essence du totalitarisme, celle des situations humaines, économiques et sociales et des positions éthiques correspondantes concourant à donner à la crise une solution totalitaire qui s'emparera tragiquement de l'Europe, font des Réflexions un livre étonnamment lucide et prophétique.
    Ses avancées demeurent décisives pour comprendre sans la dénaturer l'articulation de l'autorité et de la liberté, et pour envisager avec rigueur le concept de « crise ».

  • Là où se rencontrent les anges : telle est la définition de la ville pour Giovanni Michelucci (1891-1990), dont l'oeuvre architecturale et théorique a si fortement marqué la réflexion européeenne la plus exigeante sur les villes que nous construisons.
    Ce livre propose une anthologie, sous la forme de notes et de textes brefs, des écrits du grand architecte. On y verra combien cette oeuvre est nourrie de révérence à l'égard de la nature, du dialogue avec les plus grands noms des siècles passés - à commencer par celui de Brunelleschi -, et du rêve que la ville devienne le signe d'un commerce entre les hommes fait de douceur, de simplicité et d'aménité. « L'espace est tout ce que chacun porte en lui » :
    Appel à la qualité de l'esprit et du coeur capables de créer les formes où traduire la liberté et la plénitude de l'humain.

  • Il n'est écrit nulle part qu'une minorité, même composée des meilleurs, puisse s'attribuer ce que la démocratie exige pour tous : la liberté et ses usages, la dignité, l'instruction, le travail, l'accès aux différentes fonctions publiques et privées. Trop souvent, la méritocratie des riches préfère ne pas voir ce que pourrait être le mérite du plus grand nombre.
    Cette critique résolue de la méritocratie telle que les démocraties modernes la promeuvent, soumises qu'elles sont à un économisme à court terme, est aussi un éloge du mérite véritable et imprévisible qui se trouve en chacun, pourvu que confiance soit donnée à une vie inquantifiable : il suffit d'inventer les formes sociales, juridiques, éducatives qui lui donneront d'apparaître. La démocratie du mérite en propose une première esquisse, et en énonce les principes.

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