Les Carnets Du Dessert De Lune

  • Au sommaire : Marilyn Monroe en mauvaise posture, le supertanker capturé par les pirates somaliens, le majordome de Monsieur Hitler qui donne finalement toute satisfaction au camarade Staline, la tortue qui fait peur à Fidel Castro, la guerre des soutiens-gorges à cause d'un seul Japonais, quatre petits cannibales qui ont mal au coeur, Nicole Kidman en pleine crise de Botox. et ce n'est pas tout. De 2004 à 2009, Daniel Fano a publié aux Carnets du Dessert de Lune un cycle de quatre chroniques (L'Année de la dernière chance, Le Privilège du fou, Sur les ruines de l'Europe, La Vie est un cheval mort) décrivant une humanité qui court après un bonheur essentiellement publicitaire et appelle de ses voeux toutes les catastrophes possibles. y compris sa propre disparition. Dans cette prose de guerre implacable, un défilé fou de célébrités traverse le fracas des informations plus ou moins truquées par les médias, un défilé d'icônes qui apparaissent comme ce qu'elles sont réellement : des marchandises à vendre, à consommer, à détruire et qui sont destinées à faire vendre, consommer, détruire aussi d'autres marchandises. Dans Ne vous inquiétez plus c'est la guerre, sorte d'épilogue à sa tétralogie polyphonique en prise directe sur le « cauchemar de l'Histoire », Daniel Fano s'attache au sort de quelques actrices hollywoodiennes (notamment Kim Novak et surtout Marilyn Monroe) particulièrement représentatif du caractère pornographique et prostitutionnel des rapports et réseaux sociaux contemporains. Ici, pas d'illusion lyrique, pas plus d'espoir que de désespoir.

  • Voici le quatrième tome de la tétralogie inaugurée en 2004 avec L'Année de la dernière chance et poursuivie avec Le Privilège du fou et Sur les ruines de l'Europe.
    D'ampleur plus vaste, cet opus est peut-être le plus marqué par l'humour - un humour noir et glacé à souhait. L'auteur y traite beaucoup (mais pas seulement) du terrorisme durant les quatre dernières décennies, des Tupamaros à Al-Qaida en passant par la Bande à Baader et Septembre Noir.
    Chroniqueur du chaos, le moraliste se garde bien de jouer les prêcheurs, de servir une cause partisane. C'est qu'il est réfractaire aux formatages idéologiques, d'où qu'ils viennent. Donc, ici, pas de démonstration appliquée, pas de message univoque, mais un montage de faits avérés, divulgués dans la grande presse ou dans des livres qui furent d'une brûlante actualité. L'auteur ne se contente pas de déboulonner les vieilles et les nouvelles idoles, il montre le si peu de différence qu'il y a entre un journal télévisé et un film pornographique, il balaye toutes les illusions possibles, il montre les progrès d'un désastre inéluctable, le genre humain fasciné par son propre suicide en cours. Ses personnages imaginaires (particulièrement, Monsieur Typhus, Rita Remington, Rosetta Stone, Jimmy Ravel et Patricia Bartok) sont plus présents que jamais pour mieux souligner les horreurs de l'Histoire : en effet, malgré leurs prodigieux efforts réitérés , ils ne parviennent jamais à égaler - pas même à approcher - les "héros" du réel dans les actes crapuleux qu'ils commettent.

  • Troisième volet de la tétralogie inaugurée avec L'Année de la dernière chance et Le Privilège du fou, publiés par le même éditeur, ce livre ne saurait se réduire à un collage d'événements plus ou moins authentiques et spectaculaires de la Guerre froide (qui a cependant fort marqué la jeunesse de l'auteur). Certes, il y est question d'espions soviétiques et américains, de soucoupes volantes et de conquête de l'espace, Kennedy et Krouchtchev y vont de leur petit numéro, Mao y joue les mystérieux, mais plutôt que d'un retour vers un passé prétendument mythique, il s'agirait d'une contamination du présent par le passé, le futur et la fiction. Sans doute, en l'occurrence, faudrait-il parler de point de vue d-cumenté sur la course frénétique du monde contemporain vers le chaos, l'ensauvagement, à travers la pensée suicidée, le massacre de masse et la pornographie généralisée.

  • Ces derniers temps, Hitler a été de toutes les fêtes de la jet-set internationale et les grands couturiers se sont inspirés d'Auschwitz pour leurs nouvelles collections. Délire ? Oui, celui d'un monde, le nôtre, où se conjuguent terrorisme et médias, guerre et publicité, fanatisme et pornographie. Un monde où nous entraîne un enfant de la bombe atomique, un ironiste sans espoir ni désespoir, qui sait, après Machiavel, que « l'Histoire se rit des prophètes désarmés. »

  • Dans son livre, Daniel Fano couvre l'Histoire depuis 1926 en suivant trois cercles concentriques (1926-2002, 1947-1958 et 2004- le temps de l'écriture). Il y traite le registre de l'intime de façon singulière: émule de Holden Caulfield (héros de L'Attrape-coeurs de Salinger, qu'il ne cite pas par hasard), il protège les siens, refuse de les jeter en pâture publique, évoque son père en parlant de Marilyn Monroë (née comme lui en 1926), évoque sa mère en parlant de Bette Davis et Jennifer Jones (qui étaient ses actrices préférées) et pour saluer sa compagne distille des souvenirs de Ava Gardner et des événements survenus en 1958. Pas question pour lui de sacrifier à la mode de l'autofiction : les chansons et films qu'il répertorie n'ont rien à voir avec le regret des choses passées mais renvoient aux époques qu'il a traversées, offrent un con-trepoint futile aux horreurs qu'il dénombre avec humour (noir).

  • Patricia Bartok n'est pas la seule à changer de sexe à volonté. Rita Remington rétrécit de quelques centimètres. Rosetta Stone a sorti ses fleurs artificielles. Colonel Fawcett effectue un de ces sauts périlleux dont il a le secret. Major Osiris Walcott vient de froisser le col de sa veste. Inspecteur et Flippo se prend pour un personnage de série télévisée. Jimmy Ravel sait ce qu'il faut faire pour égarer les philosophes. Et Monsieur Typhus ? Il se pourrait qu'il apparaisse à l'occasion comme un phénomène de foire bicéphale. Ils sont à Londres, Cuba, Berlin, Belgrade, Bagdad, Kaboul, Kinshasa, Macao, Moscou et même Copenhague entre 1967 et 2010. Dans notre société liquide, ces exterminateurs-là ne meurent jamais longtemps.

  • Monsieur Typhus, toujours fournisseur d'horreur et de terreur. Rita Remington, par instants entièrement tatouée. Patricia Bartok, sourire de vampire. Jennifer Style, endormie sur un tas de diamants. Rosetta Stone, pas que sa main poudrée de cocaïne. Et même Jimmy Ravel voit des espions partout. De 1970 à 2018, ils sont à Bogota, Colombo, Dubaï, Nairobi, Pékin, Tirana, Tunis, Varsovie, Vienne. Ils courent les complots, se font truffer de plomb, tremper dans l'acide, chiffonner à point. Non content de passer les clichés du roman d'espionnage à la moulinette, l'auteur entraîne ses personnages vers leur devenir-machine, ils ne vont plus tarder à entrer dans la post-humanité.

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