Al-Fárábí

  • "Car chaque être est fait pour atteindre la perfection ultime qu'il est susceptible d'atteindre conformément à sa place dans l'ordre de l'être. La perfection spécifique de l'homme est appelée le bonheur suprême." Dans ce texte composé de 64 paragraphes, Al-Fârâbî recherche quelles sont les choses qui permettent aux nations et à leurs habitants d'atteindre le bonheur terrestre et le bonheur suprême dans la vie à venir. De façon rationnelle, il décrit les différentes étapes qui mènent peu à peu jusqu'au plus haut stade de la félicité. Ses conseils s'adressent aux gouvernants mais aussi au simple citoyen et dessinent ainsi un modèle de cité idéale. C'est, avec quelques siècles d'avance, un véritable humanisme qui se met ici en place, fait de tolérance et de foi en la raison, et visant à concilier bien public et bonheur individuel.

  • Al-fârâbï inaugure l'école de logique à bagdad au xe siècle et, avec elle, un universel composite où s'harmonisent les sources grecques de la philosophie, l'exégèse du coran et la poésie arabe.
    Il approprie des cultures plurielles en vue de former al-adîb, l'honnête homme ou l'âme cosmopolite. lire le livre de lu religion en même temps que le compendium des lois de pluton et les petits traités sur l'art des poètes donne une idée de ce programme intellectuel. il y va d'exigences pratiques et de stratégies discursives: avec la "loi divine" (al-saria) et son acception platonicienne, c'est la dynamique du droit qui nous est présentée.
    Avec la "sagesse" (al-hikma), c'est une philosophie argumentative et contextualisée que l'on découvre. un glossaire thématique et terminologique ainsi qu'un dossier historique accompagnent ce travail de lecture des textes où la langue philosophique arabe d'al-fàrâbi peut à chaque moment être comparée à sa traduction française.

  • Ce traité, qui eut une certaine influence sur la scolastique latine, n'avait en français fait l'objet d'aucune étude (l'ensemble dans sa version arabe publiée par les soins du P. Rouyges en 1938. C'est cette étude qu'on s'est proposé de mener à bien sur la base d'une nouvelle traduction commentée.
    En bien cerner l'intention nécessitait d'en situer les thèmes à la fois dans l'histoire de la falsafa naissante et dans la perspective de l'évolution de la pensée de Farabi. Bien loin du traité brouillon qu'on a voulu y voir, son étude attentive révèle un philosophe déjà maître de la philosophie développée dans ses oeuvres plus tardives et maître également d'une pensée pédagogique qui a donné au traité sa facture particulière : clair sur les thèmes politiques du début du traité, qui sont analysés ici pour la première fois, puis volontairement elliptique vers la fin, au moment de conclure sur les Causes secondes et le Premier principe, Farabi va d'abord à la rencontre de ses lecteurs et les incite ensuite, par la difficulté croissante de l'exposé, à rechercher an-delà du traité les questions que celui-ci ne fait qu'esquisser.
    'l'ont en invitant ses contemporains à venir en apprendre plus auprès de lui, l'oeuvre pose les fondements conceptuels de l'espérance philosophique et le terne de la vie humaine accomplie :
    L'immortalisation par la connaissance, au stade où l'intellect devient "acquis" (adeptus). Alexandre d'Aphrodise et en particulier son De anima servent ici de caution et de prétexte aristotéliciens à l'élaboration d'une doctrine dont l'ontologie de référence est inspirée du Plotin arabe.

  • Farabi (ob. 950), philosophe persan originaire des confins des mondes persan et truc (Transoxiane), vient s'établir à Bagdad vers la fin du IXe siècle. Il s'y convertit à la philosophie comme on entre en religion. Il quitte Bagdad en 942 pour s'établir la même année à Damas où il meurt huit ans plus tard. C'est là qu'il met le point final au Régime politique qui est son testament philosophique. Ce traité condense toute sa compréhension de Platon, d'Aristote et de la tradition philosophique tardo-antique. Il y livre en outre la clé d'interprétation de son Oeuvre la plus fameuse, La cité vertueuse, dont le Régime politique approfondit les thèmes centraux. On y découvre deux aspects complémentaires de la politique telle qu'il la concevait. Tout d'abord, la politique, pour être philosophique, se doit de faire de la métaphysique son infrastructure. Il faut partir d'une conception définie du monde et de ses principes pour savoir que la destination de l'homme passe nécessairement par la cité. De plus, la politique comme science a une finalité pratique: critiquer jusque dans ses fondements les régimes et les religions corrompus de son époque. Le traité est à cet égard un document unique dans l'histoire de la falsafa: un philosophe arabophone adresse à la postérité son jugement sur la civilisation arabo-islamique des IXe et Xe siècles.



    Philippe Vallat, historien de la philosophie arabe, ancien boursier de la Fondation Humboldt et de l'Institut français du Proche-Orient (IFPO Damas), est membre associé du Laboratoire d'Études sur les Monothéismes (LEM, UMR 8584, CNRS, Villejuif).

  • Al-fãrãbi est l'une des figures les plus importantesde la philosophie médiévale : son influence sur avicenne, averroès et maïmonide fut considérable, aussi bien par ses commentaires des oeuvres d'aristote que par ses oeuvres d'éthique et de philosophie politique.
    Les aphorismes choisis ont connu une postérité remarquable dans la philosophie médiévale arabe et juive. fãrãbi y présente une excellente synthèse de sa pensée politique :
    En exposant les « nombreux principes tirés des propos des anciens sur la manière dont les cités devraient être gouvernées et rendues prospères, les modes de vie de leurs habitants rendus meilleurs, et ceux-ci conduits vers le bonheur ». il élabore une réflexion originale sur l'âme humaine, la nature de la cité, les qualités exigées de l'homme politique et la recherche du bonheur.

    «al-ma'mun (ixe siècle) écrivit à l'empereur des rums (byzantins) pour lui demander de lui faire parvenir des livres.[des livres furent rapportés] à al-ma'mun, celui-ci ordonna de les traduire et ainsi fut fait.» ibn al-nadim, kitab al-fihrist (xe siècle) «le monde arabe a autrefois porté l'idée du travail sur soi-même, qui seul permet de s'autotransformer et de s'auto-instituer en tant que personne. ce sont cette idée et ce travail occultés que nous voulons faire connaître par la collection «maktaba» qui signifie «bibliothèque».» saber mansouri/michel host «amener le lecteur à l'auteur, amener l'auteur au lecteur, au risque de servir et de trahir deux maîtres, c'est pratiquer ce que j'aime appeler l'hospitalité langagière.» paul ricoeur

  • La Philosophie de Platon est un texte clef de la philosophie islamique médiévale. Il permet de découvrir un pan méconnu de l'histoire des idées : la résonance qu'eut, dans le monde musulman la philosophie platonicienne et aristotélicienne. Al-Fârâbî nous offre ainsi une image de Platon déroutante pour un lecteur occidental. Il s'attache principalement à l'aspect politique de sa philosophie, et la façon dont celle-ci propose une conception du bonheur qui peut rejoindre celle du philosophe musulman.

  • Le platon de fârâbî présente platon comme un homme qui eut à découvrir entièrement par lui-même la signification même de la philosophie.
    Il ne présente pas tant le platon historique que le philosophe typique, lequel, une fois parvenu à la maturité de l'esprit, "comme un homme qui marche seul et dans les ténèbres", doit prendre un nouveau départ et suivre son propre chemin quelle que soit l'importance de l'assistance qu'il a reçue de ses maîtres et leur talent. par ce fait même, fârâbî se révèle un vrai platonicien.
    Leo strauss.

  • L'Épître sur l'intellect occupe une place singulière dans l'histoire de la philosophie entre la naissance de la falsafa et sa consommation dans l'oeuvre d'Avicenne. C'est par la philosophie arabe que le Platonisme s'est transmis aux théologiens latins, tels saint Thomas et Duns Scot : les thèses récurrentes du Platonisme, identité de l'être et de l'intelligible, structure hiérarchique du réel, salut opéré par la conversion vers l'intelligible y sont présentes, ainsi que ses illusions. Comme le dit Jean Jolivet, c'est tout un âge de la spéculation qui se reflète dans cette Épître.

  • Lorsque chacun des habitants de la cité a accompli ce qui lui est imparti, soit parce qu'il l'a su de lui-même, soit parce qu'il y a été dirigé et poussé par le gouvernant, ces actions lui inculqueront de bonnes dispositions psychiques. Demême que la persévérance dans l'exercice de la bonne écriture fait naître chez l'homme l'art de bien écrire, qui est une disposition psychique. Et plus il y persévère, plus il est habité par cet art, et plus il apprécie la disposition psychique qui lui en a résulté et son âme éprouve davantage de joie pour cela ; demême les actions déterminées et orientées vers le bonheur renforcent la partie de l'âme qui est naturellement disposée au bonheur et la rendent plus actuelle et plus achevée.
    Pour le faylasûf, les hommes ne sont naturellement ni bons, ni méchants, pas plus qu'ils ne naissent menuisiers ou écrivains. C'est à l'habitude (.) d'en faire ceci ou cela, en fonction de leurs « dispositions naturelles » (.). Ainsi, plus un individu agit et accomplit certaines actions, plus il en acquiert l'habitude et plus son âme s'en trouve « affectée ». En l'occurrence, plus il accomplit les bonnes actions,meilleur il devient, et l'inverse. Appliqué aux « habitants de la cité vertueuse », ce théorème permet de raisonner ainsi : le gouvernant vertueux « détermine » aux « habitants » de sa cité les « opinions » qu'ils doivent avoir et (.) les actions qu'ils doivent faire (.). Aussi, en s'y conformant (.) et en les répétant tous les jours, ces habitants ne peuvent-ils que devenir « vertueux ».
    Amor Cherni est professeur de philosophie à l'Université Blaise Pascal à Clermont-Ferrand (France) et à l'Université de Tunis.

  • De même que le membre gouvernant dans le corps est naturellement le plus parfait et le plus achevé de tous, en lui-même et en ce qui lui est relatif, et qu'il a le meilleur de tout ce qui lui est commun avec les autres ; et de même qu'il y a au-dessous de lui d'autres organes qui gouvernent ceux qui leur sont inférieurs et dont le gouvernement est différent de celui du premier puisque, étant, à leur tour, sous le gouvernement de celui-ci, ils sont à la fois gouvernants et gouvernés ; de même le gouvernant de la cité est la partie la plus parfaite de celle-ci en ce qui lui est propre, et est le meilleur en tout ce qui lui est commun avec les autres. Au-dessous de lui, sont des gens qu'il gouverne et qui en gouvernent d'autres. Aussi, pour légitimer ce modèle par le témoignage de la nature, le faylasûf présente-t-il, d'abord, une psychologie ou théorie de l'âme et de ses « puissances », inspirée d'Aristote et entièrement fondée sur la hiérarchie des fonctions psychiques ; puis, une théorie du vivant ou physiologie, inspirée aussi bien d'Aristote que d'Hérophile et Erasistrate, et entièrement allouée à montrer la supériorité des organes les uns sur les autres et leur coopération, chacun à son niveau, à la vie de l'organisme. Ainsi, selon son rang dans l'échelle sociale, chaque habitant de la « cité vertueuse » doit-il effectuer au mieux la tâche qui lui incombe et se conformer à la ligne fixée pour tous par « le gouvernant vertueux »

  • La milla est "un ensemble" d'opinions et d'actions prescrites, liées à des conditions qui sont fixées, pour un groupe "d'individus", par leur gouvernant premier, qui cherche à atteindre, par l'usage qu'ils en font, une fin déterminée, soit en eux, soit par eux.
    Le groupe peut être un clan, une cité, ou une contrée ; il peut être "aussi" une grande nation, ou plusieurs nations. Si le gouvernant premier est vertueux et si son règne est vertueux en vérité, il cherchera à atteindre par ce qu'il établit ainsi, lui et tous ceux qui sont sous son gouvernement, le bonheur suprême, qui est le bonheur en vérité ; et une telle milla sera vertueuse. Mais il faut préciser que ce ne sont pas ces "citoyens" (madaniyyun) qui forment la cité, c'est plutôt elle qui les forme et qui fait d'eux ce qu'ils doivent être, des gens vertueux qui prétendent à une autre vie et à jouir du bonheur qui lui est attaché.
    La cité ne tire donc pas son origine de ses habitants, mais de son chef ou son "gouvernant premier". C'est lui qui lui "détermine" ses idées ou ses "opinions" et lui "prescrit" ses "actions" afin d'en faire une cité vertueuse, capable d'assurer à ses "habitants" et à son "gouvernant" l'immortalité de leurs âmes et la jouissance du bonheur. Voilà ce qui nous conduit à la milla, puisque nous l'avons vu, c'est elle qui, au moins partiellement, est désignée derrière ces expressions de détermination et de prescription, d'opinions et d'actions.
    Amor Cherni est professeur de philosophie à l'Université Blaise Pascal à Clermont-Ferrand (France) et à l'Université de Tunis.

  • Telle est donc la manière dont toutes les sciences, depuis les mathemata (avec ses branches, et on pourrait y ajouter la logique dont la fonction est d'enseigner à l'homme la manière de rechercher la vérité et d'éviter la fausseté), à la physique, à la métaphysique, à la psychologie (et on pourrait y ajouter la physiologie qui intervient aussi dans la détermination des puissances de l'âme) à la politique (qui les totalise pour ainsi dire) se tiennent et s'ordonnent, selon un logique implacable, pour conduire l'homme vers sa fin ultime : « le bonheur suprême ».
    Il s'agit là d'une vraie philosophie des sciences qui les définit et les classe selon des critères déterminés (les principes de connaissance et les principes d'existence), qui leur assigne un commencement dans celles qui sont les plus abstraites et les plus faciles, un ordre précis qui est celui qui s'achemine des effets aux causes, ou des conséquences aux principes et « aux principes des principes », jusqu'à la cause première ou principe premier, et enfin qui leur fixe une fin ultime, savoir « le bonheur suprême » qui est le but de la vie humaine.
    C'est cette philosophie, avons-nous dit, qui semblemanquer à al-Ihsâ', qui apparaît comme un traité orphelin.Mais à vrai dire, elle ne lui manque qu'en apparence ; car l'ordre qu'il suit et qui va de la langue, à la logique, aux mathemata avec leurs branches, à la physique, à la métaphysique, à la politique et ses dépendances, ne fait que reproduire en pointillé et avec des vides ici ou là, l'ordre qui est explicité avec détail dans Tahsîl et que nous venons de restituer.

  • Ce que l'on nomme aujourd'hui couramment la « métaphysique occidentale » est né au coeur de l'Asie par la philosophie arabe.
    Elle survient, se déploie et se discute dans les plus grands moments de la philosophie arabe, du Xe au XIIe siècle, entre Boukhara, Bagdad et Damas, sans omettre des lieux de mi-chemin tels que Harran, en culture syriaque, dans un mixte gréco-arabe d'une grande fécondité.
    Mais son point source, plus au nord, se trace sur la rive du Syr-Daria, ligne-limite commune successivement aux empires perse, grec, abbasside. A Farab, lieu de naissance d'Abu Nasr Ibn Tarkan Al-Farâbi.
    Voici une vérité qui, aussi méconnue soit-elle, délivre la pensée du poids de quelques fables, surgies dans le tumulte des moments du grand chavirement, le pire de l'histoire européenne.
    La métaphysique naît avec simplicité par une simple épître, une Risâlah. Une épître qui s'annonce comme essai, Maqâla. Une Epître de l'Essai sur la Métaphysique ? Ou plus précisément : « Epître de l'Essai sur le Dessein de la Méta physique », Risâla maqâla fi-aghrad Ma-ba'd al-tabîah.

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